Taïwan en 2020. Photo de Clement Souchet sur Unsplash
Taïwan en 2020. Photo de Clement Souchet sur Unsplash

Taïwan à l’épreuve du risque pandémique

Taïwan, proche de Wuhan et initialement très exposée, a contenu la Covid-19 grâce à une préparation héritée du SRAS, des technologies avancées et l’engagement civique. L’île a ainsi limité l’épidémie et ses impacts économiques. Son expérience démontre qu’efficacité et résilience peuvent aller de pair avec démocratie et solidarité sociale.


Au début de l’année 2020, Taïwan apparaissait comme l’un des pays les plus exposés à la pandémie de Covid-19 à venir. Proche de Wuhan, densément peuplée et largement exclue des mécanismes internationaux de santé publique, l’île semblait vouée à un désastre annoncé. Trois périodes successives se distinguèrent. De 2020 au printemps 2021, la transmission resta très limitée, mais l’arrivée du variant Alpha en mai 2021 provoqua une première vague épidémique. La deuxième phase débuta en 2022 avec Omicron, entraînant une épidémie généralisée à partir d’avril. Enfin, entre l’automne 2022 et début 2023, une troisième vague survint, marquée par des sous-lignages d’Omicron plus contagieux et imposant une adaptation constante des stratégies sanitaires. Cependant, lors de cette pandémie, alors que de nombreux pays voyaient leurs hôpitaux saturés et leurs économies paralysées, Taïwan parvint à contenir la propagation et à en limiter les effets socio-économiques. Cette réussite, qui lui valut d’être qualifiée de « modèle1 », mérite d’être analysée pour mettre en lumière les facteurs qui ont permis à cet État insulaire de répondre à la fois efficacement et démocratiquement à la première pandémie du xxie siècle.

Les ressorts d’un succès

Ce succès n’a rien d’un hasard. Il fut tout d’abord le fruit d’une expérience anti-épidémique façonnée au fil d’un siècle de confrontations avec les maladies infectieuses. Déjà, sous la domination japonaise à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, l’île était perçue comme une « terre des miasmes2 ». Fièvres, paludisme, peste et choléra imposaient une vigilance constante. Les autorités coloniales mirent alors en place les premières mesures de santé publique : construction d’hôpitaux, assainissement, campagnes de vaccination. Ces initiatives posèrent les fondations d’une organisation sanitaire structurée. Au fil du siècle, les zoonoses mirent l’île à l’épreuve, forgeant des réponses adaptées aux nouvelles menaces sanitaires.

Puis vint 2003 et le traumatisme du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Taïwan fut durement touchée. Les failles structurelles du système apparurent au grand jour. Secoué par ce « désastre sociétal3 » et à la faveur de ce que les sociologues Ming-Cheng M. Lo et Hsin-Yi Hsieh désignent comme une « sociétalisation de l’impréparation pandémique4 », le pays s’engagea dans une refonte de l’ensemble de son dispositif de prévention épidémique. Ainsi, les autorités repensèrent l’organisation du ministère de la Santé et du Centre de contrôle des maladies (CDC) afin de se doter d’institutions mieux armées face aux crises sanitaires. Les stocks nationaux d’équipements de protection personnelle furent considérablement augmentés et le cadre légal encadrant les maladies transmissibles fut revisité. Parallèlement, la vigilance sanitaire se renforça et les contrôles frontaliers furent modernisés. Les hôpitaux furent transformés, avec la multiplication des unités d’isolement et le recrutement d’infectiologues. Enfin, la création du Centre national de commandement de la santé (NHCC) dota Taïwan d’une structure centrale capable de coordonner les acteurs et les ressources face aux urgences épidémiques5. Dans les années qui suivirent, Taïwan ne cessa de renforcer ses capacités anti-épidémiques et chaque nouvelle explosion épidémique – dengue, grippe aviaire, grippe H1N1 – fut l’occasion d’ajuster ces dispositifs6. Ainsi, lorsque la Covid surgit, Taïwan ne réagit pas dans l’urgence.

C’est ensuite la mise en œuvre du principe de précaution qui assura le succès de Taïwan7. Dès les premiers signaux d’un virus inconnu à Wuhan, Taïwan réagit sans attendre, activant un plan de containment près de dix jours avant la déclaration d’urgence internationale de l’OMS. Ce plan, articulé autour de 124 mesures, prévoyait l’enregistrement et le suivi des voyageurs à risque, leur quarantaine si nécessaire, l’identification des cas et le traçage des contacts, le renforcement de la surveillance hospitalière ainsi que le port du masque et la distanciation sociale8.

La mobilisation des innovations technologiques explique aussi le succès de la réponse épidémique taïwanaise. En effet, dès les premières semaines de la pandémie, le gouvernement s’appuya sur l’infrastructure numérique nationale pour croiser les historiques de voyage et les dossiers médicaux stockés sur la plateforme MediCloud qui couvre 99 % de la population. Ce système interopérable permit d’identifier les patients à risque, de déclencher des alertes et de renforcer la surveillance clinique. Parallèlement, les frontières et l’isolement furent contrôlés grâce à un système de géorepérage des téléphones, permettant de vérifier le respect des lieux d’isolement et d’alerter les autorités en cas d’anomalie. Taïwan renforça également sa surveillance grâce à un traçage nominatif par SMS. Le scan d’un QR code dans les lieux publics transmettait temporairement les données de localisation aux autorités, permettant d’identifier rapidement les chaînes de transmission9.

À ces capacités de surveillance s’ajouta une stratégie technologique de gestion des ressources médicales. Ainsi, après avoir interdit l’exportation et centralisé la production de masques, le NHCC lança une application permettant de suivre leur disponibilité en temps réel, fixant des quotas individuels, prévenant la spéculation et assurant une répartition équitable. Ayant assuré l’approvisionnement de sa population en masques, Taïwan put en faire don et transférer des capacités de production à plusieurs pays dont la France. Les nouvelles technologies furent également mobilisées pour assurer l’efficacité et l’équité de la campagne vaccinale, via un système numérique de réservation facilitant la gestion des stocks et la planification logistique. Enfin, elles jouèrent un rôle central dans la communication du risque pandémique. Ainsi, en complément des conférences de presse quotidiennes, le CDC déploya un agent conversationnel, une ligne téléphonique nationale et des alertes mobiles, garantissant une information rapide et fiable auprès de la population.

La société démocratique taïwanaise fit alors preuve d’un remarquable sens collectif.

Ces mesures n’auraient toutefois été que partiellement efficaces sans l’unité de la société dans leur application. En effet, bien que la société démocratique taïwanaise – dynamique, pluraliste et ouverte – soit marquée par une fragmentation politique notable, une polarisation croissante, des tensions identitaires persistantes et une exposition aux ingérences extérieures, elle fit alors preuve d’un remarquable sens collectif. Face à la menace, les principaux partis politiques – le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir, ainsi que, dans l’opposition, le Kuomintang (KMT) et le Parti populaire taïwanais (TPP) – soutinrent l’ensemble des mesures gouvernementales destinées à contenir la crise. Cette convergence politique trouva un écho dans la société, la majorité des citoyens acceptant de porter le masque, de pratiquer la distanciation sociale, de se conformer aux exigences d’auto-quarantaine et de se faire vacciner10.

Selon plusieurs sociologues taïwanais, deux facteurs expliqueraient cette adhésion. Tout d’abord, dans le cadre de la « sociétalisation de l’impréparation pandémique » mentionnée précédemment, les citoyens auraient engagé une réflexion sur les incivilités observées lors du SRAS. De cette réflexion serait né un discours sur l’interdépendance communautaire en période épidémique, incitant les citoyens à percevoir les restrictions imposées par le gouvernement comme relevant de leur responsabilité civique. La seconde explication tient au sentiment partagé de vulnérabilité, né de l’exclusion de Taïwan des mécanismes sanitaires mondiaux. Les débats médiatiques et les discours politiques entretenaient la mémoire de l’isolement de Taïwan face au SRAS, rappelant que la réponse à la Covid devrait d’abord venir de l’île et contribuant à l’unité sociale11.

Des défis bien réels

Taïwan dut faire face à des obstacles considérables dans l’approvisionnement en vaccins contre la Covid. Malgré des efforts précoces pour passer commande, le pays connut une pénurie de vaccins avant la flambée épidémique de mai 2021. Plusieurs contrats importants furent retardés à cause de la forte demande mondiale et des priorités accordées aux pays plus riches ou mieux intégrés aux mécanismes d’approvisionnement internationaux. Par ailleurs, un accord avec BioNTech pour l’achat de millions de doses n’aboutit pas, en partie parce que la société pharmaceutique allemande avait confié les droits de distribution dans la région « Grande Chine » à un partenaire chinois et que Taïwan refusa cette solution pour des raisons politiques et sécuritaires. Par conséquent, avant l’explosion épidémique de mai 2021, l’île n’avait reçu qu’un peu moins d’un million de doses de vaccins.

Cependant, en réponse aux dons d’équipements de protection de Taïwan à plus de 80 pays depuis 2020, plusieurs États dont le Japon, les États-Unis et plusieurs pays d’Europe centrale lui fournirent des vaccins pour pallier sa pénurie12. Le secteur privé joua également un rôle décisif puisque dans le cadre d’un accord avec le gouvernement taïwanais, TSMC, Foxconn et la fondation bouddhiste Tzu Chi firent don de millions de doses de vaccins achetées à l’étranger. Enfin, la production locale de vaccins constitua une autre dimension – certes limitée – de l’élargissement de l’offre vaccinale. Des entreprises taïwanaises telles que Medigen Vaccine Biologics Corporation (MVC), United BioPharma Inc. (UBP) et Adimmune se mobilisèrent pour développer des vaccins : celui de Medigen fut approuvé et administré à plus de trois millions de personnes à Taïwan et dans sept pays, tandis que les autres projets illustrèrent la capacité industrielle et scientifique du pays.

En dépit de l’unité sociale et du consensus sur les mesures sanitaires, le KMT et le TPP adoptèrent une posture de critiques virulentes envers le gouvernement, relevant de ce que les sociologues Lo et Hsieh qualifient de « populisme développemental », un mode de mobilisation politique qui articule les aspirations économiques et sociales de la population tout en désignant le gouvernement comme responsable des frustrations collectives13. Cette stratégie se traduisit par une dramatisation de la pénurie de vaccins et l’accusation faite au DPP de retarder les achats de doses. Le KMT peignit la population comme victime d’un gouvernement défaillant et se présenta comme le seul capable de négocier avec la Chine pour garantir l’approvisionnement vaccinal14. Le TPP participa également à cette mise en scène en amplifiant les inquiétudes et les critiques envers le gouvernement. Cette dramatisation s’accompagna de discours visant à délégitimer la résolution de la pénurie vaccinale, en contestant le vaccin national Medigen – son efficacité et l’intégrité du processus de validation – et en insinuant des pratiques de corruption15. Ainsi, alors même que la société civile montrait solidarité et adhésion aux mesures sanitaires, la scène politique fut traversée par un populisme porté par le KMT et le TPP qui exploitèrent la crise sanitaire pour renforcer leur légitimité.

Enfin, si l’usage intensif des technologies numériques fut l’un des piliers de la stratégie taïwanaise, il n’en suscita pas moins d’importantes interrogations juridiques et éthiques. Ces dispositifs ravivèrent en effet les débats sur leur légalité, la protection de la vie privée et les limites de la surveillance étatique en situation d’urgence16. Bien que les autorités eussent insisté sur le caractère temporaire et non intrusif de ces méthodes, leur déploiement rapide s’était appuyé sur des bases juridiques parfois imprécises et sur des mécanismes de contrôle indépendants limités17. À ces enjeux s’ajoutèrent des préoccupations liées à l’équité et à la non-discrimination, notamment à l’égard des travailleurs migrants et des personnes placées en quarantaine, exposés à une surveillance renforcée et à une stigmatisation potentielle18. De telles situations alimentèrent les inquiétudes concernant une éventuelle remise en cause des libertés fondamentales et conduisirent certains observateurs à soutenir qu’en plaçant la santé publique au premier plan au détriment des valeurs libérales, Taïwan s’était, pour un temps, rapprochée d’un « État de santé publique », dans la lignée du concept d’« État policier » élaboré par le philosophe politique Mark Neocleous, selon lequel la sécurité peut être érigée en principe organisateur au détriment des libertés individuelles19. Plus largement, la pandémie révéla à Taïwan le dilemme central des démocraties face aux risques pandémiques : mobiliser les nouvelles technologies tout en protégeant les droits civiques, la vie privée et les libertés individuelles, et éviter que des formes de contrôle, instaurées en urgence, ne s’enracinent durablement dans l’action publique. Si la confiance de la population taïwanaise et les résultats sanitaires limitèrent les contestations, les débats juridiques et éthiques révélèrent la vitalité de la démocratie et l’importance de garde-fous juridiques robustes, pour encadrer des dispositifs appelés à devenir toujours plus performants à mesure que se développe l’intelligence artificielle.

Taïwan, prête face au prochain risque pandémique ?

La réponse à cette question reste évidemment conditionnée à la nature de ce que sera ce risque. Toutefois, comme vu précédemment, l’île dispose d’atouts considérables. En outre, sa maîtrise récente des flambées de peste porcine africaine ou de grippe aviaire confirme son aptitude à contenir des menaces sanitaires potentiellement dévastatrices. Enfin, le lancement récent du plan national « Une seule santé » marque une étape clé de la gouvernance sanitaire taïwanaise, intégrant de manière systémique les dimensions humaine, animale et environnementale, et dotant l’île d’une stratégie de prévention et de réponse aux crises zoonotiques20. À la lumière de ces expériences et des dispositifs désormais en place, l’île semble n’avoir jamais été aussi prête à faire face à un tel risque sanitaire.

Cela fait donc de Taïwan un partenaire stratégique pour nombre de pays. Une coopération sanitaire renforcée avec Taïwan leur offrirait, d’une part, un accès privilégié à une expertise reconnue en gestion épidémique, à des technologies de santé innovantes, ainsi qu’à des approches sociétales originales de la mobilisation des populations. D’autre part, cela serait une manière concrète de mettre en œuvre le nouvel accord mondial sur les pandémies, adopté en mai 2025, qui vise à renforcer la collaboration internationale face aux risques sanitaires. Finalement, alors que certains ont présenté les démocraties comme moins efficaces que les régimes autoritaires face à la Covid, la coopération avec Taïwan montre que ces dernières peuvent allier efficacité et résilience, et que leurs valeurs fondamentales constituent un atout unique pour affronter les crises sanitaires mondiales à venir.

  • 1. Brice Pedroletti, « Taïwan se veut un modèle dans la lutte contre le coronavirus », Le Monde, 5 mars 2020.
  • 2. Michael Shiyung Liu, “Dynamics of quarantine control to epidemic precaution in Taiwan: A historical review”, dans Ming-Cheng M. Lo, Yu-Yueh Tsai, Michael Shiyung Liu (sous la dir. de), Taiwan’s Covid-19 Experience: Governance, Govermentality, and the Global Pandemic, New York, Routledge, 2024, p. 21-43.
  • 3. Yun Fan et Ming-chi Chen, “Taïwan’s social crisis during the SARS outbreak: Legacy of authoritarianism”, dans Deborah Davis et Helen F. Siu (sous la dir. de), SARS: Reception and Interpretation in Three Chinese Cities, New York, Routledge, 2007, p. 147-164.
  • 4. Ming-Cheng M. Lo et Hsin-Yi Hsieh, “The ‘Societalization’ of pandemic unpreparedness: lessons from Taiwan’s Covid response”, American Journal of Cultural Sociology, vol. 8, no 3, 2020, p. 384-404.
  • 5. Voir Chien-jen Chen, “The strategy behind Taiwan’s Covid-19 immunization program: National security and global solidarity”, Taiwan Strategists, no 11, 2021, p. 1-18.
  • 6. Voir Yu-Chen Hsu et al., “Risk and outbreak communication: Lessons from Taiwan’s experiences in the post-SARS era”, Health Security, vol. 15, no 2, 2017, p. 165-169.
  • 7. Voir Ming-Cheng M. Lo, “How Taiwan’s precautionary approach contained Covid-19”, Contexts, automne 2020, p. 18-21.
  • 8. Voir Jason Wang et al., “Big data analytics, new technology, and proactive testing”, JAMA, vol. 323, no 14, 2020, p. 1341-1342.
  • 9. Voir Wei-Cheng Lo et al., “Enhancing data linkage to break the chain of Covid-19 spread: The Taiwan experience”, Journal of Medical Internet Research, vol. 23, no 5, 2021.
  • 10. Voir Ming-Cheng M. Lo et Hsin-Yi Hsieh, “The ‘Societalization’ of pandemic unpreparedness: lessons from Taiwan’s Covid response”, art. cité.
  • 11. Ibid.
  • 12. Voir Cheng-yi Lin, “Dodging the Covid bullet: How vaccine donations by the US, Japan and Lithuania saved a vulnerable Taiwan”, The Prospect Foundation, 7 juillet 2021.
  • 13. Voir Ming-Cheng M. Lo et Shinyi Hsieh, “Countering populism through emotive transformation: Political performances during Taiwan’s 2021 Covid outbreak, ” American Journal of Cultural Sociology [en ligne], 2025.
  • 14. Voir Ming-Cheng M. Lo, art. cité, p. 18.
  • 15. Voir Jason Pan, “DPP accuses TPP of vaccine ‘plotting’”, Taipei Times, 27 juillet 2021.
  • 16. Voir Chuan-Feng Wu, “Digital pandemic measures in the age of Covid-19: Taiwan’s challenges with regard to privacy and personal data protection”, dans Ming-Cheng M. Lo et al. (sous la dir. de), Taiwan’s Covid-19 Experience, op. cit., p. 113-133.
  • 17. Voir Wu Su-wei et Jonathan Chin, “CECC breached privacy with virus tracking technology”, Taipei Times, 8 mars 2022.
  • 18. Voir Global Taiwan Institute, “Covid-19, migrant workers, and the fight for equality in Taiwan”, Global Taiwan Brief, vol. 6, no 12, 2021.
  • 19. Voir Shun-Ling Chen et Yu-Ling Huang, “Zero-Covid, digital pandemic control measures and the making of the public health state in Taiwan”, dans Ming-Cheng M. Lo et al. (sous la dir. de), Taiwan’s Covid-19 Experience, op. cit., p. 91-112.
  • 20. Voir Taiwan’s Ministry of Health and Welfare, National One Health Joint Action Plan, 24 juillet 2025.