par Revue Esprit
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Il y a cent ans, le 15 octobre 1924, paraissait le premier Manifeste du surréalisme, précisant les contours de ce qui allait devenir le mouvement intellectuel, culturel et artistique le plus important du XXe siècle. Pourtant, dès 1944, l’écrivain et critique Maurice Nadeau écrivait que, si le surréalisme a représenté une « magnifique explosion artistique », il a aussi mené à un « cul-de-sac idéologique ». Loin de la « transformation totale de la vie » qu’il se donnait pour fin, son héritage reste ambivalent. 

Né sur les décombres européens de la Première Guerre mondiale, le surréalisme était au diapason du sentiment de révolte qui animait les jeunes générations de l’entre-deux-guerres. Albert Béguin, qui dirigea Esprit entre 1950 et 1957, a témoigné de l’empreinte laissée en lui par « l’aventure surréaliste », qui l’amena à s’intéresser au romantisme allemand. Mais les rapports contrariés du mouvement à la question politique, comme le rapprochement de certains de ses membres avec le Parti communiste, ont laissé entière la question des débouchés pratiques de la « révolution surréaliste ». 

C’est moins dans ses œuvres qu’il faut chercher l’apport décisif du surréalisme à son temps que dans une certaine orientation du regard : le refus d’un réel imposé comme univoque et par là-même aliénant. C’est l’écho de cette exigence qui persiste jusqu’à nous. Si les productions surréalistes ont depuis longtemps été digérées par la société, et leur charge critique neutralisée, il est permis d’espérer, avec Annie Le Brun, « qu’il y a, ici ou ailleurs, encore des jeunes gens qui, devant une réalité inacceptable, sont déjà partis ou vont partir à la recherche de points d’eau pour étancher leur soif d’absolu ».