L’existence écologique. Critique existentielle de la croissance et anthropologie de l’après-croissance de Christian Arnsperger
Si sa critique nous concerne en tant qu’individu, il n’y a dans l’ouvrage nulle trace d’accusation ou de culpabilisation, tant il est manifeste que les solutions ne peuvent être que collectives.
Dans ce dernier ouvrage, l’économiste Christian Arnsperger poursuit le développement d’une critique existentielle et anthropologique du capitalisme et de l’idée de croissance.
Tout d’abord, l’originalité de la pensée de Christian Arnsperger repose dans la manière de fonder sa critique du capitalisme. De fait, il ne s’agit pas, pour lui, de critiquer les inégalités sociales ou les conséquences écologiques catastrophiques de l’économie capitaliste. S’il condamne toutes les externalités négatives du capitalisme et que celles-ci motivent sa critique, il propose cependant un déplacement du problème. Rien ne sert d’accuser le capitalisme de tous les maux contemporains, il est en réalité le moins mauvais des systèmes que notre société a mis en place pour répondre à un problème bien plus profond : notre incapacité à faire face à notre propre finitude. Cette finitude est de deux ordres, puisqu’elle recoupe à la fois le déni de la mort et le déni de l’autre, de ce qui me sera à jamais étranger. L’accumulation, la recherche incessante de croissance, est ainsi une manière pour les humains de s’offrir l’illusion de l’infinitude, de négocier avec leurs propres peurs existentielles. L’analyse de Christian Arnsperger ouvre par là une discussion très intéressante avec les penseurs de la terror management theory, qui établissent des liens entre nos comportements sociaux, politiques, psychologiques et notre capacité à faire face à l’évidence de nos finitudes. Poser la critique du capitalisme en des termes existentiels entraîne la migration de la réflexion du champ économique au champ anthropologique.
De fait, la critique existentielle du capitalisme est une critique de l’anthropologie fautive du capitalisme. Face au mythe de l’homo œconomicus, l’économiste plaide pour le développement d’un nouveau paradigme fondé sur une anthropologie qui aurait métabolisé les questions existentielles. De fait, s’il pose la critique du capitalisme sur le terrain anthropologique, il n’est ici nullement question de naturalisation. Au contraire, en postulant d’un même geste l’impossibilité pour l’homme de faire face à sa condition et sa plasticité anthropologique, il ouvre la voie à une dialectique féconde entre la prise de conscience de notre déni existentiel et notre capacité à nous transformer. Il lance, avec enthousiasme, une invitation à une transformation interne, à une forme de conversion écologique qui n’a rien d’ésotérique. En analysant les liens entre des questions économiques, anthropologiques, spirituelles et politiques, Christian Arnsperger va dans le sens d’un décloisonnement des savoirs sur l’homme, qui apparaît nécessaire à l’heure où les questions écologiques révèlent les limites de notre compréhension du monde et de nous-mêmes. Si sa critique nous concerne en tant qu’individu, il n’y a dans l’ouvrage nulle trace d’accusation ou de culpabilisation, tant il est manifeste que les solutions ne peuvent être que collectives. S’appuyant notamment sur l’anthropologue Marshall Sahlins ou sur les travaux d’Ivan Illich, Christian Arnsperger joue de la pluralité anthropologique pour faire l’éloge du tâtonnement et de la recherche collective de nouvelles manières d’être au monde, dont le but est d’ouvrir la voie à une existence écologique et à une économie existentielle.
Parfois âpre, souvent troublante, la lecture de cet essai nous convainc que, face à une crise écologique remettant radicalement en cause nos certitudes modernes sur la position de l’homme dans l’univers, nous ne pouvons faire l’économie d’une introspection profonde sur nos motivations existentielles. Ce n’est qu’en acceptant ce voyage intérieur que nous ouvrirons la voie à une anthropologie post-capitaliste.