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Notes de lecture

Dans le même numéro

Mon Europe, je t’aime moi non plus. 1989-2019 de Marion Van Renterghem

Voici un livre écrit à saut et à gambades. Une balade de Gand à Visegrád, qui nous emmène dîner avec Vladimir Poutine, assister au (cinquième) mariage de Gerhard Schröder, discuter avec Tony Blair, se prendre le bec avec le ministre de la Justice de Viktor Orbán, échanger longtemps avec Emmanuel Macron. On y croise un chiffonnier grec (et turc aussi), un marchand de chaussures désabusé (et irlandais) et l’inquiétant directeur britannique d’un institut sponsorisé par Steve Bannon, à une centaine de kilomètres de Rome.

Ces rencontres, qui dessinent autant de visages de l’Europe, attestent d’abord une curiosité passionnée pour la part humaine de cette abstraction, l’Union européenne. Un ensemble insaisissable, imparfaitement unifié et dont la diversité ouvre sur le vertige, jamais conjuré, de l’éclatement. Cette Europe se donne à voir ici à hauteur d’homme. C’est celle des simples citoyens un peu perdus qui voient leur destinée basculer dans les heurs et les malheurs de l’Union et de ses États membres.

C’est aussi l’Europe des responsables politiques aux prises avec la décision, qui s’affrontent personnellement aux forces hostiles à l’Europe. En atteste l’extraordinaire témoignage de Vaira Vīķe-Freiberga, l’ancienne présidente estonienne, narrant ses rencontres avec Poutine. Ou, face au même Poutine, l’évocation de ses premières entrevues avec une Angela Merkel saisissant rapidement la personnalité d’un dirigeant resté, au fond, un homme du KGB.

Cette Europe à hauteur d’homme, enfin, c’est celle autour de laquelle se déchirent des familles politiques (les anciens de Solidarnósc, les libéraux hongrois), parfois des familles tout court : ainsi de ces deux frères polonais, l’un devenu directeur du grand quotidien libéral Gazeta Wyborcza fondé par Adam Michnik, l’autre patron de la télévision publique inféodée au PiS de Jarosław Kaczyński.

Les familles heureuses n’ont pas d’histoire, écrivait Tolstoï. L’Europe, cette famille enfin réunie il y a trente ans, a cru un temps être sortie de l’histoire. Elle redécouvre aujourd’hui, et le monde avec elle, que l’histoire existe, qu’elle travaille les peuples, les nations, les formes politiques. Elle travaille nos vies. L’Europe de 1989 vibrait tout entière d’un désir de liberté et d’ouverture. Celle de 2019 se replie et se referme, hantée par les passions tristes. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ?, se demande Marion Van Renterghem.

L’événement s’offre comme une première réponse, d’autant plus évidente que les points d’inflexion sont bien connus : les Twin Towers en 2001, l’éclatement de la crise financière en 2008, mais aussi les malentendus autour de l’intervention en Irak en 2003 et surtout l’élargissement à dix pays d’Europe centrale et orientale en 2004. Les échanges avec Tony Blair à ce sujet sont passionnants. L’ancien Premier ministre britannique, europhile bien isolé dans son pays, fut l’un des architectes de ce changement d’échelle, dont les effets de bord comprennent la victoire du Non en France au référendum de 2005 et le Brexit, dont l’un des facteurs majeurs fut l’immigration intra-européenne. L’Europe du «  grand marché  », poussée par les Britanniques, aura contribué au repli nationaliste et rendu ingouvernable l’Europe politique rêvée par les Français et les Allemands. Mais dans le même temps, comme le rappelle Blair, il n’était pas envisageable de laisser les voisins de l’Est à la porte de l’Union. Et pour compliquer encore la donne, les nouveaux membres ont découvert qu’au sein de l’Union, ils conservaient, du fait de leur petite taille et plus insidieusement du caractère récent, pour ne pas dire juvénile, de leur démocratie, un statut de membre junior. Les différents rappels à l’ordre – par Jacques Chirac en 2003 sur leur participation à l’aventure irakienne, par Angela Merkel en 2015 sur leur refus d’accueillir des migrants – contribuent à aviver une susceptibilité nationale qui confine à la rancœur. Emmanuel Macron évoque ainsi une conversation animée entre Paul Ricœur et Bronisław Geremek au début des années 2000, ce dernier rappelant avec «  brutalité  » – Macron dixit – ce que l’Europe de l’Ouest doit aux Européens de l’Est.

Le ressentiment, souligne Marion Van Reterghem, est l’un des fils rouges de la crise européenne, à la fois dans ce qui ronge l’Union et dans ce qui mine la vie démocratique au sein des États membres. Au-delà des crises ponctuelles, l’Europe souffre d’une panne d’avenir et de projet commun, mais tout autant d’une histoire pas vraiment commune, d’une histoire mal digérée, où se cachent de petites et grandes incompréhensions. L’Europe tient, certes, mais elle tient au présent. Son avenir reste incertain, son passé est source de discorde et de malentendu.

Il ressort de ce livre une curieuse impression de flou et de netteté. Le flou, c’est celui de notre situation : une Europe entre deux mondes, qui ne tombe pas mais ne se relève pas non plus, une Europe à la fois bousculée par le retour de l’histoire et incapable d’y faire face, embourbée qu’elle est dans le présent. La netteté, c’est celle d’une écriture aussi sensible qu’intelligente, qui nous fait cheminer dans cette confusion en donnant son attention aux détails, mais sans jamais perdre de vue l’essentiel.

Stock, 2019
250 p. 19 €

Richard Robert

Historien des idées, il a enseigné à la Sorbonne et à Sciences Po. Il est également co-fondateur et directeur de rédaction de la revue Big Time.

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Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs. À lire aussi dans ce numéro : les déçus du Califat, 1989 ou le sens de l’histoire et un entretien avec Sylvain Tesson.