Victor Hugo. La révolution romantique de la liberté de Philippe Raynaud


Victor Hugo et la politique, sujet passionnant non seulement pour les hugolâtres – et ils sont toujours nombreux à s’incliner devant le génie du poète des Contemplations et du romancier des Misérables – mais encore pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées politiques en France, au xixe siècle, et particulièrement au « socialisme libéral » dont Hugo fut l’une des incarnations. « Libéral », Hugo le fut d’abord comme écrivain : « le romantisme, a-t-il écrit dans la préface d’Hernani, c’est le libéralisme en littérature », mais s’il fut d’abord catholique et royaliste, il ne tarda pas à abandonner le christianisme pour un simple déisme et le monarchisme pour un républicanisme qui ne refusait pas le qualificatif de socialiste.

Entré à l’Académie française en 1841, nommé pair de France en 1845, Hugo siégea sur les bancs des conservateurs lorsqu’il fut élu député en 1848. Il ne vota pas moins souvent avec la gauche et c’est peu après 1848 qu’il écrivit ces lignes favorables à un socialisme modéré : « Il y a le socialisme qui abolit la misère, l’ignorance, la prostitution, les fiscalités, les vengeances par la loi, les inégalités démenties par le droit ou par la nature, toutes les ligatures, depuis le mariage indissociable jusqu’à la peine irrévocable. Ce socialisme-là ne détruit pas la société ; il la transfigure. »

Son appréciation a posteriori de la Commune – « une bonne chose mal faite » – apporte davantage de détails sur son programme qui conjuguait l’affirmation des libertés du citoyen, l’abolition de la peine de mort, les « droits de la femme » et la magistrature élective avec des réformes sociales, lesquelles, sans remettre en cause le droit de propriété, n’en étaient pas moins radicales, comme l’instruction gratuite et obligatoire, l’impôt unique sur le revenu et jusqu’au droit au travail organisé au sein d’ateliers communaux. Par rapport aux réformes portées par ses contemporains que Marx a brocardés comme des « socialistes utopiques », ne faisait réellement défaut dans son programme que l’Association ouvrière, considérée par ces derniers comme la clé de la solution du problème social. Il professait au demeurant un grand mépris à l’égard de penseurs dont il était pourtant proche sur le fond (Proudhon : « le bœuf qui laboure mais qui est eunuque » ; Pierre Leroux : « la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », etc.) !

Philippe Raynaud, dans son nouveau livre, petit mais dense, raconte, citations à l’appui, l’évolution de Victor Hugo de la droite jusqu’aux frontières de l’extrême gauche, une évolution dont il souligne le côté paradoxal, en tout cas à rebours de celle qui est la plus couramment observée. Sur le plan religieux, c’est dès la préface de Cromwell (1827) qu’Hugo abandonna le catholicisme au profit d’un « nouveau christianisme » appelé à remplacer la croyance au salut par la foi dans les progrès de l’humanité, un spiritualisme laïque qui lui valut l’hostilité aussi bien de la droite conservatrice que de la gauche la plus « scientiste ». Son testament indiquait qu’il refusait toute cérémonie religieuse lors de son enterrement et qu’il voulait « être porté au cimetière dans le corbillard des pauvres », ce qui fut fait mais n’empêcha ni des funérailles nationales grandioses ni la panthéonisation. Porté par son idéal universaliste, Hugo espérait la généralisation de la liberté politique par la diffusion des institutions républicaines et l’union des États au sein de fédérations, à commencer par l’Europe. Il en restait néanmoins à une conception essentialiste des nations : « L’Allemagne est le cœur ; la France est la tête […] L’Allemagne sent ; la France pense » (Le Rhin, 1842). Au nom du progrès, il ne condamnait pas la colonisation.

C’est dans Les Misérables qu’Hugo a énoncé le plus clairement sa théorie de l’action politique, distinguant « l’émeute », particulariste et rétrograde, de « l’insurrection », qui défend le droit et est orientée vers l’avenir : « L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité ; les pavés que l’insurrection remue jettent l’étincelle du droit. Ces pavés ne laissent à l’émeute que leur boue. » Revenant alors précisément sur les journées de juin 1848, il concluait que « cette émeute extraordinaire où l’on sentit la sainte anxiété du travail réclamant ses droits [ne fut en fin de compte] qu’une révolte du peuple contre lui-même », puisqu’elle aboutit pour la France à l’Empire de « Napoléon le petit » et pour Hugo lui-même à l’exil. Ce dernier, cependant, toujours porté par sa foi dans le progrès mais en bien mauvais prophète, annonçait un avenir apaisé par le miracle du suffrage universel, lequel a « cela d’admirable qu’il dissout l’émeute dans son principe, et qu’en donnant le vote à l’insurrection, il lui ôte ses armes ».

Précisons pour finir que cet ouvrage, conformément aux règles de la collection « L’esprit de la cité », est un essai d’une grande clarté mais dépourvu de tout appareil savant (notes, renvois bibliographiques, index).

Gallimard, 2024
128 p. 17 €