Zone perdue de François Bordes

Dans ce livre, superbement illustré par des photographies saisies par l’auteur, le corps et la respiration du monde se mêlent dans une même alerte : « C’est du réel que tout cela ».


Il y a d’abord ce mot « zone », qui fait explicitement référence à « Zone » de Guillaume Apollinaire, placée dès l’entrée du livre : « J’aime la grâce de cette rue industrielle. » Et puis le mot « perdue », qui dit tout ensemble l’éloignement du centre (de Paris) et la distance temporelle que François Bordes arpente et nous fait parcourir, comme à rebours : une rue, sa mémoire, son histoire et ses propres souvenirs, les empreintes que l’auteur en garde pour l’avoir explorée à un moment de sa vie. Dans une composition singulière, alternant prose et vers, palettes de tons, formes et gabarits différents, il livre une remémoration émue de la rue, entretissée des événements personnels qui y eurent lieu. L’histoire d’une rue et des histoires qui la traversent, parce qu’il n’y a pas de lieu négligeable, périphérique, interdit au regard et à l’évocation fraternelle.

Trois textes liminaires interrogent : « Que reste-t-il de l’âme d’une rue ? […] il / faudrait dire la / marque laissée par / les milliers d’êtres circulant. » Le poète-historien tranche : « pas d’archives pour /mesurer cela ». Un ouvrage irrigué par trois « Traversées » – à la même voix émue, nouée, hachée, parfois criée, reconnaissable – auxquelles succèdent des textes au tempo plus calme, où la voix se replace, respire, et parle avec la profondeur du passé qui s’y mêle.

« Traversée première » fait entrer en scène, en « l’an Mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf / trois fois par semaine », le 19e arrondissement, où l’étudiant d’alors s’en va donner des cours pour payer sa vie, après avoir sévi dans les « très-beaux quartiers ». Apparaît la rue Mathis, où « le regard était bien différent ». Les sentiments se télescopent : peur et bouleversement devant la fracture humaine découverte dans ce quartier, ses souffrances. Une rue chargée en émotions qui réanime en lui avec force ses propres choix. Ainsi, au passage, François Bordes évoque-t-il sa fièvre théâtrale, avec cette pointe d’autodérision qui fait sa signature : « dans la peau dans le sang, pour un théâtre pauvre, notre révolution ».

« Au départ de la route des Flandres » : rupture de ton, la rue prend la parole et se souvient. L’histoire revient pour dire les traces que la rue porte, encore visibles ou en mémoire. Les textes se font proses, plus amples, plus proches de l’inventaire qu’une incise en vers condense et fait respirer : « Il n’y a pas que le sang, à la Villette. Il y a l’encre, le gaz et le goudron. Il y a aussi le sucre, la confiture et le chocolat. » Toute l’histoire industrielle de la rue Mathis y est passée en revue, du quartier, d’une époque, que la séquence suivante, « Permis de construire », complète étonnamment : « Pour se souvenir, il faut des archives et des fantômes. »

« Traversée deuxième », comme on revient sur ses pas, laisse remonter la mémoire de la zone perdue, recomposer sa silhouette « comme aux aguets d’un temps perdu  », tandis que « Rue passante », au cœur de l’ouvrage, livre en petites touches, en prose ou en vers, des portraits vivants, émouvants, grâce à la plume et à l’œil aiguisés du poète. Que reste-t-il ? La « Boîte à miracles » et les « Autres miracles », où s’assemblent « anars, chrétiens, cocos, athées et musulmans, juifs, hindous » – mais ils s’en vont peu à peu : « On gentryfie, on vitrifie » – et la piscine, où se croisent des « moments d’humanité ».

« Traversée dernière » (« Et puis, arriva le temps impossible ») : voilà déjà l’adieu à la rue où campent « la guerre et l’exil forcé ». Blessure durable : « plus jamais la rue Mathis, elle me fait mal la rue Mathis » et, plus loin : « Je déserte. » Blessure et, pourtant, cicatrice : la séquence « Ici, on cicatrise » marque ce mouvement qui ferme et ouvre, ponctué des trois vers, comme une scie : « au début – l’hiver, tu as traversé la rue, printemps à la fin ». La note est printanière pour la fin. L’« Envoi », comme en écho aux trois textes liminaires, porte un regard d’après et de permanence qui ne cesse de faire entendre la « rue cicatrice la rue vive » et la note printanière s’amplifie : « Tu respires l’air de la rue. Il te rend libre et bienheureux. » Dans ce livre, superbement illustré par des photographies saisies par l’auteur, le corps et la respiration du monde se mêlent dans une même alerte : « C’est du réel que tout cela. »

L’Atelier contemporain, 2024
160 p. 20 €