Notes de lecture

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Tout Homère sous la dir. d’Hélène Monsacré

mars 2020

C’est un Homère « dieu pluriel », « sans ratures », comme l’aurait dit le poète René Char[1], que nous offre cet ouvrage monumental, dont la lecture pourrait s’avérer intimidante, voire dissuasive, n’était-ce la formidable séduction que revêt la nouvelle parure de ce « moment Homère », pour le dire avec les mots d’Hélène Monsacré, dans sa belle introduction à l’ensemble du volume.

C’est d’abord la complétude de ce moment qui impressionne, car outre les « œuvres » traditionnellement ou communément attribuées à Homère dans l’Antiquité, dont une nouvelle traduction de l’Iliade par Pierre Judet de La Combe, ce Tout Homère fait sa place dans une deuxième partie aux « Fragments et légendes du Cycle troyen », soit l’ample poème de la guerre de Troie, « patrimoine irremplaçable pour la reconstruction de l’histoire de la poésie épique », riche en récits et anecdotes relatant les Retours des « rescapés », grecs ou troyens. On y trouve de belles curiosités comme le duel Achille-­Penthésilée, « le premier exemple dans la littérature occidentale d’un duel entre un homme et une femme ». Enfin, « Les Vies d’Homère » couronnent ce triptyque avec une troisième partie qui, relançant et dépassant audacieusement la fameuse « question homérique », donne à méditer à nouveaux frais un « De quoi Homère est-il le nom ? ».

Certes, il s’agit d’un ouvrage savant, auquel se sont attelés d’éminents spécialistes, et le lecteur pourra se faire une idée ambitieuse de ce que recouvre le travail d’édition et de traduction de ces textes antiques, à travers scolies et commentaires, index divers. Il pourra également mesurer la difficulté qu’a pu représenter, par exemple, « la difficile reconstruction des Hymnes homériques ». Mais l’intérêt essentiel de cette somme reste à nos yeux qu’elle redonne aujourd’hui à la lecture d’Homère sa pleine charge d’énergie poétique, de « poésie au carré », pour reprendre l’heureuse expression de Heinz Wismann, dans sa postface de l’ouvrage. C’est l’accent mis sur cette inaltérable jeunesse de la poésie d’Homère qu’il convient avant tout de saluer, car s’imposant comme « le principe d’unité » de ce Tout Homère, elle secoue la poussière accumulée par les approches académiques d’une œuvre longtemps confinée, abusivement, dans un paysage scolaire ­lui-même paresseusement figé dans une réception « obligée ».

Ce Tout Homère, c’est d’abord la grandeur du monde d’Achille qui le subsume, « un au-delà du monde actuel », pour la célébration duquel Judet de La Combe retrouve, dans son introduction, l’enthousiasme d’un Claudel s’émerveillant devant tant de force et de beauté : « Comme c’est jeune, ce récit d’Homère, et comme c’est bien fait […], comme c’est beau, comme c’est innocent[2]! » Et nulle trace suspecte pourtant d’un héroïsme viril guerrier. Car Homère, souligne P. Judet de La Combe, ne juge pas ; il raconte, décrit, « attrape tout » (l’aurore, la violence des combats, la mort et les regrets d’avoir à quitter la vie), n’oblitérant aucune des contradictions d’Achille, dont la colère comme la générosité dessinent « des formes de perfection », dans un univers « résolument humain ». Un univers dont « l’invisible réseau de correspondances » devait déjà résonner comme « autre » à l’oreille des Anciens, pour lequel le monde des héros était devenu lointain – a fortiori pour nous, pris dans cette dialectique « proche/lointain » que les nouvelles « lunettes » anthropo­logiques nous ont rendue familière. Et ce n’est pas seulement l’omniscience dont témoigne l’univers homérique – ce sens aigu du réel, cette exactitude descriptive qui accompagne l’apparition du moindre objet, quotidien (le pain, le vin au goût de miel, les viandes grillées) ou merveilleux (le bouclier d’Achille, l’innombrable rançon) – qui participe de cette énergie poétique, mais aussi la totalité d’un monde où les hommes et les dieux, sans jamais que soit confondue leur identité respective de mortels et d’immortels, dialoguent, s’interpellent, s’amusent aussi. Pierre Judet de La Combe remarque, avec une grande justesse, combien l’univers homérique, auquel on doit aussi des Divertissements, à l’initiale du genre parodique, est loin d’être un « univers lugubre », regorge d’humour. Claudel déjà s’en esclaffait : « La guerre, on dirait qu’on venait tout juste de l’inventer ! Quelque chose d’amusant comme tout[3]! » Totalité aussi d’une construction, à l’œuvre dans l’Iliade comme dans l’Odyssée ; car la réduction de l’intrigue du poème à la colère d’Achille, qui trouve comme on sait son point d’orgue dans la scène de réconciliation, grandiose, improbable et pour autant humaine, entre le féroce guerrier et le père foudroyé, intègre et respecte l’homogénéité organique de l’œuvre, tout en ­recomposant sous une forme condensée l’ensemble de la matière troyenne. Tout comme ­l’Odyssée, ce poème de fait plus « domestique » qu’épique, intègre non seulement dans son déroulement, « les deux logiques différentes » d’un pouvoir familial et politique, mais aussi la face bifrons d’Ulysse, celle du « rusé », de l’homme d’action, toujours « en partance », et celle d’« Ulysse secoué de sanglots » qu’il s’efforce de cacher dans son « écharpe rouge », quand il écoute l’aède « aimé des dieux » raconter les malheurs de la guerre de Troie – scène où Marc Fumaroli a pu lire à juste titre la matrice de la réception du récit littéraire[4].

Dans sa postface, Heinz Wismann, invitant à nous interroger sur « le rapport qui existe entre mythe, mythologie et philosophie », insiste beaucoup sur « le refus » du poème homérique d’offrir un tout qui intégrerait dans une sorte de « logicité » les différences, les tensions, les contradictions. Préservées, celles-ci revêtent dès lors une signification inépuisable, qui fait contraste avec la belle ordonnance du poème hésiodique, lequel préparait, via un principe d’unification des chaînes causales, « l’émergence de la philosophie ».

Cette aspiration à la totalité, nous sommes également invités à l’éprouver, en particulier à l’occasion de la nouvelle traduction de l’Iliade, en savourant pleinement cette langue homérique, apte à saisir tout le spectre des émotions humaines, qui, dans la richesse composite de ses dialectes, s’offrait comme objet poétique spectaculaire aux foules émues venues écouter les performances orales des aèdes, inspirés par « les Muses aux belles voix ». C’est, par parenthèse, un des intérêts des Hymnes homériques, en particulier l’Hymne à Apollon, de nous livrer des informations sur « le cadre d’exécution » de ces hymnes et sur cette confrérie des Homérides, qui se disaient descendants directs d’Homère. Cette langue épique, dite justement « panhellénique » parce que synthèse unique de plusieurs parlers grecs anciens, est une langue artificielle, en cela pleinement poétique, que personne ne parlait, portée par l’hexamètre dactylique, « tout simplement le plus bel instrument prosodique qui ait été mis à la disposition du génie humain », dira encore Claudel[5]. Un hexamètre auquel la traduction de P. Judet de La Combe insuffle un dynamisme nouveau[6].

Mais la fascinante plénitude de ce Tout Homère trouve à nos yeux tout son sens dans « Les Vies d’Homère ». Belle expression pour signifier justement cette « grappe de naissances » qui ont très vite scandé la quête inaboutie d’une généalogie discutée, d’un « auteur Homère ». Quête à l’origine de tant de recherches, de travaux, ­d’interrogations, déjà dans l’Antiquité classique, jusqu’à aujourd’hui… Car « il n’est ville qui ne revendique notre homme ». Certes, nous savions bien que cet Homère « né un peu partout », rassemble sous son nom « une énergie d’Assembleur », qu’il puise dans l’héritage d’une tradition épique de récits mythiques composite, qu’il est dans tous les cas le poète de l’Après. Mais, bien au-delà des querelles savantes autour de l’incontournable « question homérique » – son partage entre « analystes » et « unitaristes », soit entre ceux qui parient pour l’oralité et ceux qui parient pour l’écriture, voire, comme Claudel, pour « l’unicité de la main ouvrière » –, P. Judet de La Combe, comme H. Wismann, ressuscitent sinon l’auteur Homère – ce qui serait, dans l’acception moderne du mot, pur anachronisme – du moins un « moi multiple », qui ne revendique pas de dire je, mais qui n’en signifie pas moins un événement décisif. Autrement dit, ce que les Anciens ont inventé sous le nom d’Homère a fait rupture, en cela que ce nom a repris l’héritage, et, en lui donnant une forme nouvelle, « a recomposé un monde ». Dès lors, il s’agit bien d’une œuvre, sans doute consciente d’elle-même, peut-être composée par un groupe de poètes ou d’aèdes du nom d’Homère, lequel reste dans tous les cas le poète de cette « mise ensemble ».

Se plonger dans ces Vies d’Homère, c’est voir surgir avec émotion, sous le nom d’Homère, un ensemble de légendes, et comme un mythe qui livre différents lieux de naissance, différents avatars biographiques, d’un récit à l’autre ; époque « riche en choses dites sur Homère » que sont en particulier les ve et ive siècles, rappelle Gérard Lambin dans son introduction à la troisième partie de l’ouvrage. « Homère était de partout où l’on se réclamait de lui ; il était le poète que toutes les villes grecques honoraient, fussent-elles très loin de l’Ionie… » Il n’empêche, les Vies de ce « citoyen du monde » – qu’elles soient, entre autres, ­d’Hérodote, intégrant celle ­d’Hésiode, celles faussement attribuées à ­Plutarque, celle du philo­sophe néoplatonicien Proclus, la Vita Romana, plus récente et synthétique – dessinent, à travers le jeu des variations, le « roman » captivant d’une vie de poète, partagé entre l’étude, les voyages – d’où lui serait venu cet extraordinaire sens concret du réel – et aussi, car il ne faut pas l’oublier, cette cécité rarement passée sous silence ou refusée, prix à payer pour que soit délivré, inspiré par la Muse, « le chant destiné à durer ». Ainsi fait son apparition, dans le Chant VIII de ­l’Odyssée, Démodocos, « le brave aède à qui la Muse aimante avait donné sa part et de biens et de maux, car privé de la vue, il avait reçu d’elle le chant mélodieux ». Quant aux récits différents et ressemblants de la mort d’Homère – mort brutale, énigmatique, tout à la fois banale et bizarre (« on dit qu’il mourut dans l’île d’Ios parce qu’il avait buté sur une difficulté n’ayant pu résoudre l’énigme de jeunes pêcheurs ») –, ils emblématisent le caractère extraordinaire que doit revêtir, pour finir, la vie du « divin Homère », de ce « personnage sacré, ordonnateur d’hommes demi-dieux », chanté comme tel dans les différentes épitaphes qui lui ont été consacrées.

« Cet océan de mots, cette houle gigantesque de milliers de vers » que constitue ce Tout Homère font certes partie de « notre géographie commune », textes fondateurs d’un patrimoine occidental dont on sait qu’il fut initialement adossé à l’immense richesse orientale. Mais c’est avec une neuve allégresse que nous sommes invités à retrouver ce visage d’Homère, obstinément mystérieux et émouvant, qui surplombe le Tout. Ce visage et cette « silhouette d’aveugle au génie éternel », comment ne pas voir qu’avec eux commence ce que Proust, dans son Contre Sainte-Beuve, désignera comme « des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde » ?

[1] - « Homère, dieu pluriel, avait œuvré sans ratures, en amont et en aval à la fois, nous donnant à voir l’entier Pays des hommes et des dieux » : René Char, cité par Pierre Vidal-Naquet, « L’Iliade sans travesti », préface à l’Iliade d’Homère, trad. Paul Mazon, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1975.

[2] - Paul Claudel, « L’Iliade », dans Accompagnements, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 403-404.

[3] - Ibid., p. 404

[4] - Marc Fumaroli, « Les sanglots d’Ulysse », dans La Diplomatie de l’esprit. De Montaigne à La Fontaine, Paris, Hermann, 1994.

[5] - P. Claudel, « L’Iliade », dans Accompagnements, op. cit., p. 404.

[6] - Voir en particulier la glose éclairante qu’il propose de sa traduction du premier vers « si célèbre » de l’Iliade : « Cette colère d’Achille fils de Pélée, déesse, chante-la ! »

Albin Michel/Les Belles Lettres, 2019
1296 p. 25 €

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

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