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Notes de lecture

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Enfin le royaume de François Cheng

mai 2020

La poésie de François Cheng inspire un humble émerveillement et une espérance profonde, qui s’enracine dans la contemplation du vivant qui ne meurt pas. Il y a à la source de cette vision la synthèse de ses deux cultures, orientale et occidentale, celle d’Asie et celle d’Assise[1], le taoïsme et le bouddhisme d’une part, le christianisme d’autre part. L’univers fonctionne pour le poète sur un principe de complémentarité où l’un implique l’autre, où rien ne se détruit : « Que par le long fleuve on aille à la mer!/ Que par le nuage-pluie on retourne à la source! » L’une de ses figures récurrentes est ainsi le chiasme, comme la juxtaposition des contraires dont la synthèse aboutit à la voie du milieu : « Une brume outremer unit humain-divin sol-ciel. » Et puis, il y a ce présent vers lequel tend François Cheng et qui n’est autre que l’éternité ici et maintenant ; « apogée de l’été » où maintenant et toujours ne font qu’un. Voilà le poète qui se trouve hors du temps ; le voilà qui contemple le mont et vogue « vers le blanc rivage de l’enfance », qui n’est autre que l’enfance aux blanches voiles ou la mer allée avec le soleil. François Cheng nous illumine de mots, mais d’une illumination calme, qui ne se déclame pas. Il nous dévoile la beauté des noms qu’il déroule et le monde qu’ils portent : « Le chant nocturne s’achève en toi, / Quand tu exultes à ton propre nom:/ Eucalyptus! Éclats de la lune/ Dissous dans le clapotis des vagues. » Il pose sur les êtres qui l’entourent un regard aimant de compassion. Il nous révèle que chaque créature a le droit d’être aimée ; il nous fait apparaître la beauté de chaque être, de la fleur au cerf, qui a sa place dans la création. Il aime les arbres et les animaux avec un respect délicat. Les joies du quotidien deviennent une bouffée de sagesse sous sa plume ; la contemplation d’un arbre lui fait entrevoir « les rayons verts » de l’origine. C’est aussi une poésie marquée par la compassion pour tous, par exemple pour les sans-abri dont la présence est évoquée avec pudeur dans les « trois syllabes » de l’homme qui vit dans les cartons ; une compassion qui sait voir la tristesse et la fragilité de chacun, qui sait plonger dans la douleur d’autrui et la partager dans les deux sens du terme. À l’heure où le dérèglement climatique et la destruction de la planète et des êtres qui l’habitent provoquent inquiétude et désir d’union pour changer, François Cheng vient nous rappeler la beauté de ce monde qui se donne à tous gratuitement, de la même façon que l’eau de l’Évangile ; il nous invite à voir que c’est dans la faiblesse de la beauté que le bonheur se trouve et que celui-ci est accessible dès lors qu’on se décide à vivre en tous et avec tous, là où habite l’Amour.

[1] - Voir François Cheng, Assise. Une rencontre inattendue, Paris, Albin Michel, 2014.

Gallimard, 2019
224 p. 7,50 €

Samuel Bidaud

Docteur en sciences du langage, Samuel Bidaud est chercheur postdoctoral à l'Université Palacky d'Olomouc (République tchèque) au département d'études romanes.

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