Le devoir de résister. Apologie de désobéissance incivile de Candice Delmas

Trad. par Raphaëlle Théry

Candice Delmas comprend dans la résistance à l’injustice tout refus de coopération avec des mécanismes contribuant à la production ou au maintien d’injustices. Une résistance légitime doit certes respecter certains intérêts d’autrui, notamment l’intégrité corporelle, la vie et l’absence de domination. Néanmoins, elle n’implique pas nécessairement un ton respectueux, une irréprochabilité morale et une modération complète : l’incivilité n’est pas nécessairement une violation des intérêts moraux d’autrui.


Candice Delmas cherche à montrer en quoi nos obligations politiques n’impliquent pas seulement un devoir d’obéissance aux lois, mais aussi un « devoir de résister  ». Pour elle, la résistance peut en effet être perçue comme un devoir autonome, découlant directement de nos obligations politiques, et peut prendre des formes civiles ou inciviles.

Candice Delmas critique le caractère restreint de la désobéissance civile. Cette dernière, définie à partir de la théorie de la justice de John Rawls, est un « acte public, contraire à la loi, décidé en conscience, non violent, entrepris dans une société presque juste, par des individus qui démontrent leur attachement à la légitimité du système en acceptant la sanction qui découle de leurs actes, et qui cherchent à persuader la majorité de changer une loi ou une politique en faisant appel à des principes de moralité politique largement acceptés ». Or, dans les faits, peu d’actes de résistance satisfont de tels critères. Par exemple, si l’aide aux migrants (ou l’alerte portée par un lanceur d’alerte) se fait publiquement, elle risque de ne pas atteindre ses résultats. De plus, la résistance est souvent violente, notamment en cas de légitime défense. Notre société est traversée par de telles injustices qu’on peut difficilement la qualifier de « presque juste », même quand elle n’est pas sous le joug d’un régime autoritaire. Les individus qui résistent ne sont souvent pas en position d’accepter les conséquences légales de cette résistance, notamment si elle peut conduire à un traitement inéquitable de la part du système judiciaire. Enfin, les actes de résistance ne visent pas forcément à faire changer le système ; ils peuvent viser à restaurer sa propre dignité. Se focaliser sur la désobéissance civile comme moyen de résistance au pouvoir, c’est donc restreindre les formes d’action politiquement acceptables.

Candice Delmas comprend dans la résistance à l’injustice tout refus de coopération avec des mécanismes contribuant à la production ou au maintien d’injustices. Une résistance légitime doit certes respecter certains intérêts d’autrui, notamment l’intégrité corporelle, la vie et l’absence de domination. Néanmoins, elle n’implique pas nécessairement un ton respectueux, une irréprochabilité morale et une modération complète : l’incivilité n’est pas nécessairement une violation des intérêts moraux d’autrui.

Il est courant d’affirmer que la désobéissance viole le devoir moral d’obéissance à la loi, déstabilise la société, bafoue le processus démocratique et menace l’amitié civique au cœur de l’ordre social. Pourtant, elle peut souligner des manques de l’État de droit et ainsi le consolider. Elle participe au processus démocratique lorsque celui-ci est problématique. Par ailleurs, elle ne peut pas préfigurer intégralement un monde idéal, dans la mesure où elle reflète nécessairement le monde d’où elle émerge, violent et injuste. Le plus souvent, l’incivilité permet davantage de mettre en lumière des injustices qu’elle ne constitue elle-même une injustice. Il est enfin problématique d’accuser l’incivilité d’éroder un pacte social qui est déjà rompu : quelle amitié civique peut-il y avoir entre les coupables et les victimes d’injustices structurelles ? Les actes d’incivilité peuvent créer les secousses nécessaires pour que le public reconnaisse des revendications urgentes.

À cette défense globale de la résistance incivile succède une analyse plus détaillée des différents principes justifiant la résistance aux lois. Ces principes sont ceux de la philosophie politique libérale. La stratégie argumentative de Candice Delmas consiste donc à interpréter de façon radicale les principes libéraux.

Le premier principe est celui du devoir naturel de justice, selon lequel nous devons obéir à des institutions politiques justes (au sens où elles cherchent à faire advenir une société d’individus libres et égaux) ou bien agir pour mettre en place de telles institutions si elles n’existent pas. Ce principe, pour l’autrice, fonde une obligation de résistance à l’injustice.

Le deuxième principe est celui d’équité, qui conçoit la société comme un ensemble d’individus qui coopèrent en vue d’une fin commune. Ne pas coopérer serait inéquitable puisque certains contribueraient alors davantage que d’autres au bien commun. Néanmoins, la coopération peut se faire au détriment de certains individus qui en font partie (exploitation) ou de ceux qui n’en font pas partie (domination coloniale). Dès lors, le principe d’équité fonde un devoir de non-coopération aux mécanismes qui perpétuent un système social injuste, en particulier si on peut le faire sans que le coût en soit prohibitif.

Le troisième principe est le devoir du bon samaritain, inspiré de la parabole biblique du même nom et popularisé par Peter Singer. Il consiste à aider les personnes qui sont en danger lorsque cela ne suppose pas un coût déraisonnable. Or, pour l’autrice, il permet d’affirmer un devoir d’assistance à autrui, y compris quand cela implique de ne pas respecter la loi, et éventuellement d’agir de façon incivile.

Le quatrième et dernier principe est celui de dignité. Pour Ronald Dworkin, les obligations liées à l’appartenance associative sont fondées sur le principe de dignité, de respect de soi et d’authenticité. La préservation de la dignité suppose d’éviter toute forme de domination unilatérale. Elle justifie donc des actions de résistance vis-à-vis de tout ce qui pourrait menacer cette dignité (rectification de la loi, communication par condamnation d’un non-respect de cette dignité, affirmation de sa propre dignité, acte de solidarité).

Certes, ce devoir est très exigeant pour les individus ; il doit être concilié avec d’autres ; il est général et imparfait. Néanmoins, il n’est pas surérogatoire, au sens où il ne s’imposerait qu’à ceux qui visent à un idéal de perfection morale : nous avons tous un devoir de résistance aux injustices autour de nous. Le fait que nous soyons nombreux à ne pas l’accomplir montre simplement que sa réalisation est difficile. L’existence d’obstacles à l’injustice n’implique pas non plus une importance moindre de ce devoir ; elle implique plutôt des devoirs de second ordre : la vigilance et l’imagination empathique. Nous devons nous informer et nous rendre attentifs aux injustices ainsi qu’à nos propres préjugés.

En somme, cet ouvrage montre en quoi des actes de désobéissance aux lois sont requis par la morale politique des régimes libéraux et pourquoi on ne peut pas se contenter d’actes conformes à la civilité pour résister. Alourdi par certaines répétitions, son examen des incivilités est particulièrement intéressant : ne sont-elles pas souvent révélatrices de rapports de force sous-jacents qu’on veut contester, de tensions structurelles ?

Hermann, 2022
368 p. 23 €