Murs solidaires de Vincent Josso et Flore Trautmann


L’économie sociale et solidaire gagne du terrain dans les aspirations, les représentations et les intentions, mais l’espace urbain ne lui accorde que des terrains encore très limités, acquis après des partenariats multiples et des montages financiers intimidants. Murs solidaires est un guide chaleureux, pour un public intéressé mais non averti, des « mécaniques des lieux d’utilité sociale », mais aussi une réflexion sur l’occupation des lieux urbains.

Pas de fiches techniques, pas de clés et encore bien moins de recettes, mais de remarquables schémas dynamiques pour faire apparaître les circulations entre partenaires d’un projet et surtout faire comprendre avec clarté où se situe le point d’équilibre de l’entreprise visée. Pas de généralités non plus mais des exemples de terrain patiemment élaborés pour prétendre à la pérennité du projet. Murs solidaires est donc un ouvrage qui met en lumière les points d’ajustement, les poids et les mesures indispensables pour implanter des lieux d’utilité sociale de façon durable. 

Comment définir aujourd’hui l’utilité sociale ? « L’utilité sociale évolu[ant] forcément avec la société qui la considère pour elle-même », les auteurs, tous deux urbanistes, abordent la notion à partir de leur expérience professionnelle et de leurs observations de terrain. Si les « tiers lieux » se présentent comme « une notion attrape-tout, mais qui rend très manifeste le besoin de lieux d’un nouveau genre », l’économie sociale et solidaire se caractérise avant tout comme « un mode d’entreprendre [ayant] des besoins immobiliers spécifiques » et « un système de production [en lien avec] l’économie circulaire, secteur clé dans la transition écologique avec de forts besoins de surfaces ». On l’aura compris : une véritable lutte des places s’engage en secteur tendu, là où s’expriment aussi des besoins spécifiques et des attentes précises de la part des habitants. Ces questions sont à mettre en regard avec « le triangle de base de l’utilité sociale » : « activité, gouvernance, lucrativité limitée », dont les auteurs nous présentent les différents curseurs avec un schéma éclairant.

Dès lors s’impose la construction d’une véritable mécanique d’horlogerie, permettant au projet de s’installer dans le temps long. Chaque pièce est à choisir avec discernement, tant « de la propriété à l’usage, une chaîne d’acteurs aux intérêts imbriqués » devient nécessaire. Toute la valeur de l’ouvrage est d’apporter des exemples précis pour lesquels les limites de chacun des partenaires, ainsi que les garanties apportées, participent à l’équilibre du projet tout en lui assurant une réelle autonomie de gouvernance interne.

On retiendra quelques arguments forts, toujours illustrés d’exemples choisis : la dissociation du foncier d’avec le bâti , la préférence pour le bail longue durée, l’inscription au plan local d’urbanisme de zones protégeant les lieux d’utilité sociale, et l’économie sociale et solidaire, au même titre que les équipements d’intérêt collectif et les services publics déjà inscrits, les leviers permis par une société coopérative d’intérêt collectif, le recours aux foncières solidaires ou encore le principe vital des coopératives : « un homme = une voix ».

La dernière partie de l’ouvrage analyse six lieux d’utilité sociale en activité, en zone urbaine et métropole, avec toutefois un exemple de coopérative de village. Au schéma de montage de chaque projet, complété par le tableau de son modèle économique, les auteurs y ont ajouté le calcul de leur « ratio usage/valeur », « pour faire référence à la valeur d’usage, notion chère à ces lieux d’utilité sociale ».

Le livre se termine sur un point de vigilance : « Alors même que les espaces périurbains nous apparaissent à la fois stratégiques et éminemment fragiles en termes de cohésion sociale, aucun dispositif d’aide n’y cible spécifiquement l’émergence de lieux d’utilité sociale. » Et les auteurs de faire immédiatement, et toujours avec conviction, une première proposition. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que Murs solidaires est incontestablement un livre d’utilité sociale.

Mécanique des lieux d’utilité sociale, Apogée, 2024
256 p. 20 €