Le Travail de parti de Marx de Jean Quétier
On considère parfois que Marx a voulu produire un ensemble de dogmes ayant vocation à être mis en œuvre au cours de l’histoire de façon autoritaire et violente. On peut remettre en question cette vision. Cet ouvrage présente ainsi Marx autant comme théoricien que comme militant actif des mouvements ouvriers de son époque. Il décrit Marx en intellectuel soucieux de conserver une juste place au sein des mouvements où il intervient et nourrissant son travail théorique de cette participation. Il dessine ainsi la possibilité d’une philosophie politique pratique incarnée, mue par la nécessité de réaliser dans l’histoire l’égalité politique et sociale.
L’ouvrage se partage en trois chapitres principaux. Le premier montre comment le communisme est devenu pour Marx un problème d’organisation : comment, de théoricien jeune-hégélien critique du pouvoir prussien, il en est venu à la fois à considérer le communisme (terme qui lui préexistait) comme exprimant sa propre position philosophique et à s’impliquer concrètement dans un travail d’organisation politique, notamment à travers la Ligne des communistes. Pendant ses années parisiennes, à partir de 1843-1844 (pour fuir la censure prussienne), Marx est confronté, non seulement à la réalité concrète du prolétariat (par la rencontre avec des ouvriers allemands), mais également à un mouvement ouvrier organisé, par sa participation à la revue Vorwärts, unissant les communistes allemands parisiens, et sa rencontre avec les membres allemands de la Ligue des justes. Il forme alors l’idée d’une possible auto-organisation des ouvriers en associations. Le développement de son analyse de la société en termes de classe le conduit à formuler également le principe de la nécessité d’une organisation politique, d’un parti de classe, apte à exprimer les revendications des ouvriers. C’est cette nécessité qu’exprimera le Comité de correspondance communiste créé par Marx et d’autres intellectuels à Bruxelles à partir de 1844, un organe de correspondance entre militants et intellectuels socialistes à travers l’Europe, qui vise non pas à constituer un parti (Marx n’avait pas envie de devenir un « chef de secte »), mais plutôt à favoriser la constitution par le parti et le mouvement ouvriers d’une théorie et d’une organisation adéquates. C’est ce rôle qu’il donne à la propagande, qui le conduit à s’opposer à Weitling, militant socialiste allemand, qui voit l’action de propagande d’un point de vue instrumental, consistant à diffuser le communisme chez les ouvriers susceptibles de le favoriser politiquement sans néanmoins se préoccuper de sa véracité, et l’assimilait à un travail de prêche et de prédication. Par la suite, ce Comité de correspondance adhérera à la Ligue des justes, qui devient à cette occasion la Ligue des communistes, se dotant d’organes de direction démocratiques.
C’est à cette occasion que Marx développe progressivement une pensée de la constitution du prolétariat en organisation, processus passant par les grèves, la constitution de syndicats et allant jusqu’au parti. Un tel développement est en effet nécessaire pour se donner une idée de la place que pourrait occuper la Ligue des communistes dans le processus d’auto-émancipation que Marx entrevoit. Marx formule aussi la distinction entre parti ouvrier et parti communiste, le second, tout en restant de nature ouvrière, est parvenu à la conscience du fait que l’égalité ne peut être réalisée que par des moyens politiques et que des moyens d’ordre social (comme la suppression de la propriété privée des moyens de production) sont nécessaires pour parvenir à ce but ; il est en ce sens la partie la plus avancée des organisations politiques ouvrières, ce que Marx et Engels affirmeront dans le Manifeste du Parti communiste en 1847, rédigé au nom de la Ligue des communistes. Ce dernier, rédigé par Marx et Engels, n’est néanmoins ni l’expression de positions strictement personnelles, ni le recueil des positions des adhérents du Parti : il constitue une œuvre de clarification théorique et politique de positions du Parti, qui en cela porte la marque des conceptions de leurs auteurs tout en reprenant l’acquis des positions ultérieures de cette Ligue. Par ailleurs, tout au long de son engagement, Marx récuse toute conception politique sectaire ou aventuriste de l’activité politique, qui encouragerait, pour réaliser l’émancipation des prolétaires, un coup d’État militaire. Selon Marx, la forme moderne de la politique consiste avant tout à conduire une activité de masse, donc publique, ce à quoi les sociétés secrètes ou autres conspirations se prêtent mal. Cette activité au sein de la Ligue des communistes prendra fin avec les révolutions de 1848, qui entraînent une forte répression du mouvement ouvrier.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, on découvre l’œuvre de Marx au sein de l’Association internationale du travail (AIT), qui émerge dans les années 1860 pour unir les mouvements ouvriers de différents pays. Marx œuvre à structurer celle-ci jusqu’à sa scission et sa désagrégation, sous l’effet de la polémique avec Bakounine. Marx fait partie du conseil général de l’AIT et joue ainsi un rôle important au sein de celui-ci. Néanmoins, les conditions de son travail montrent qu’en dépit de son poids en tant qu’intellectuel et théoricien du capitalisme, il n’a pas confisqué le pouvoir d’écriture au sein de l’organisme : tout en occupant un rôle important, il a essayé d’anticiper les objections possibles et les positions des autres membres. D’une façon similaire au travail qu’il effectue dans le contexte du Manifeste, Marx clarifie l’adresse inaugurale de l’AIT, tentant de lui apporter une cohérence théorique que sa première version n’avait pas à ses yeux et mettant en avant les deux principales conquêtes du prolétariat au moment de sa constitution : la limitation de la journée de travail à dix heures en Angleterre qui, pour Marx, permettait de limiter le pouvoir du capital sur la force de travail, et le mouvement coopératif, qui montrait que les ouvriers pouvaient prendre en main la production, même si Marx, contrairement aux partisans du syndicaliste anglais Robert Owen, n’estimait pas qu’il constituât une solution de remplacement au capitalisme. On voit ainsi une importance accordée aux utopies réelles qu’Erik Olin Wright développera ultérieurement1. Ainsi, la démarche générale de Marx dans l’AIT est de « prendre appui sur les potentialités déjà offertes par la pratique réelle du mouvement ouvrier tout en favorisant en son sein les orientations susceptibles de déboucher sur des alternatives politiques concrètes ». Ce rôle, Marx le jouera au sein de l’AIT en se prononçant sur la question de l’importance des hausses des salaires, du travail des enfants, du machinisme, de la réduction du temps de travail, ou de l’organisation de l’enseignement.
Enfin, Marx a également eu un rôle d’influence (par correspondance, dans la mesure où il est apatride et ne peut retourner en Allemagne) au sein des mouvements ouvriers allemands. Et ce, d’abord au sein de l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV), en dépit des différentes idéologiques existantes avec son chef Ferdinand Lassalle, à qui Marx reproche d’être trop étatiste, d’incarner un pouvoir excessivement personnel et d’être trop servile vis-à-vis de l’aristocratie allemande. On découvre ainsi un Marx soucieux de s’opposer à toute forme de césarisme au sein du mouvement ouvrier allemand : il s’agit de favoriser l’autonomie du prolétariat. Coupant les ponts avec l’ADAV, Marx s’engagera ensuite dans une correspondance fournie avec les dirigeants du Parti ouvrier social-démocrate (SDAP), en particulier August Bebel (ce dernier étant lui-même d’origine ouvrière) et Wilhelm Liebknecht. Cette correspondance privée permet une grande liberté de parole à Marx en ce qui concerne les orientations du mouvement qui selon lui manquaient de cohérence d’ensemble ou allaient à l’encontre des intérêts du prolétariat, tout en évitant de nuire au mouvement en tant que tel, puisqu’elle ne conduisait pas à une réprobation publique. Ensuite, cet engagement montre que Marx acceptait les différences idéologiques, si des compromis lui permettaient de rester en proximité avec la masse des ouvriers.
Ainsi, avec cet ouvrage, une nouvelle lumière est jetée sur la position de Marx en tant qu’acteur politique. On peut regretter néanmoins que l’accès de l’ouvrage puisse être un peu rude pour un lecteur qui, tout en connaissant globalement les tenants et les aboutissants de l’œuvre de Marx et son parcours biographique, ne connaîtrait pas le contexte historique dans lequel évolue l’action militante de Marx. Ensuite, pour prolonger la démarche du livre, une confrontation avec des éléments de socio-histoire pourrait avoir de l’intérêt : par exemple, dans quelle mesure les prises de positions intellectuelles et les conflits théoriques se rapportent-ils à des positions des acteurs dans l’espace social ? Enfin, traiter la question de la polémique Marx-Bakounine sous l’angle du travail de parti de Marx aurait été intéressant, pour évaluer l’impact de cette opposition sur le travail de parti ultérieur de Marx, les conclusions qu’il en a tirées, etc. Quoiqu’il en soit, cet ouvrage dessine la possibilité d’une philosophie et pratique politique marxienne non réductible à l’avant-gardisme politique ni au dogmatisme politique dans lesquels on l’enferme souvent.
- 1. Voir Erik Olin Wright, Utopies réelles [2010], trad. Vincent Farnea et João Alexandre Peschanski, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2017.