Vers un pays lointain. Dialogues sur l’Antiquité de Jean-Noël Jeanneney et Maurice Sartre
C’est un double dialogue qu’engage ce beau livre : tête-à-tête entre un spécialiste de l’Antiquité grecque et romaine et un contemporanéiste vigilant, d’abord ; mais aussi confrontation de nos représentations, de nos imaginaires et de nos préjugés sur deux époques (qualifiées de « pays »). Deux seulement ? Pas si sûr. Dans la bien nommée Concordance des temps, Jean-Noël Jeanneney et Maurice Sartre se réjouissent de mettre à l’épreuve notre troublant désir de chercher une source à notre modernité dans l’antique société gréco-romaine. Ce qui a pour effet, Maurice Sartre le rappelle d’emblée, de confondre « dans un même discours […] à la fois l’humanisme, l’égalité de tous les Hommes, et l’égalité des citoyens ». Et l’historien d’ajouter : « ce qui aurait beaucoup surpris un Athénien, et tout Grec ».
Au fil de l’entretien, la politique, la société et la culture vont être tour à tour passées au crible. Chacune de ces parties du livre en renferme elle-même plusieurs autres : d’abord, la citoyenneté dans la démocratie antique et contemporaine, le sort de l’exil et de l’expulsion du territoire, le rôle des urnes, la liberté des femmes. Question de société, ensuite, le monde antique réunit parfois, distingue souvent, mais divise aussi, par exemple paysans ou mercenaires, mais aussi citoyens et non-citoyens aux statuts variés. Ce sont enfin des questions d’une brûlante actualité : avec le recul de plus de trois millénaires, l’ancienne Philistie fut-elle confrontée aux heurs et aux malheurs de ce que les auteurs appellent « Gaza la Rebelle » ? Ces deux entités, leurs destins, contiennent-ils la tragédie à laquelle nous assistons désespérément ? Last but not least, la culture : parmi bien d’autres questions, on s’interroge sur notre culture du « dévêtissement » (comme on écrivait au xvie siècle). Quel rapport avec la nudité grecque ? Alors que nous pensons naïvement au kouros ou à l’athlète qui combat nu à Olympie, la nudité désigne aussi pour les Grecs « le Barbare », qui combat sans vêtement ou sans armure. Le débat dégrafe le nu antique et en expose la diversité : glorieuse nudité du compétiteur aux Jeux (car la nudité grecque est virile), infamante nudité lorsqu’elle dévoile le guerrier vaincu (comme cette statue du Gaulois blessé de Délos), honteuse nudité lorsqu’elle est affichée au regard des femmes libres, qui contraste avec l’indifférente nudité exposée aux yeux des servantes ou des esclaves chargées de soigner le corps d’un homme libre ; symbolique enfin, celle qui dévoile les morts. Bref, autant de préjugés à démystifier et dont ce livre expose la complexité.
Mais on retiendra surtout que ce débat confronte son lecteur à des histoires qui se comparent, qu’il tire le fil du temps, rendant notre modernité à la fois héritière et étrangère. Voilà nouées avec bonheur concordance des temps et discordances du temps.