Nom de Constance Debré
Constance Debré rejette son nom en déroulant un « programme politique » contre l’héritage, la filiation et la propriété, se dit née pour « finir le boulot », détruire son monde et devenir une héroïne romantique en embrassant la solitude.
Constance Debré continue avec Nom l’écriture de la révolte entamée dans Play Boy (Stock, 2018). Elle y racontait la transformation de l’avocate modèle, ancienne de la prestigieuse Conférence du stage, fille d’une lignée, vers une vie dénudée : un lit, une table, quelques livres et des assiettes en carton, une existence sans trop d’attaches, les cheveux rasés, le corps tatoué. L’autrice, personnage et/ou narratrice, enchaînait les aventures homosexuelles, décrivait crûment ses désirs et la voix intérieure qui la faisait tout jeter. La révolte était une écriture et inversement. Le style froid, avec des phrases courtes, assertives, descriptives voire triviales, montrait une ascèse, faite de nage, d’écriture et de sexe quotidiens, autant qu’une mise à distance.
Dans Nom, qui raconte d’abord la mort du père, l’autrice convoque les souvenirs de sa jeunesse pour écrire un livre du dégoût. Le Saint-Germain-des-Prés bohème de ses parents fauchés, celui bourgeois de ses grands-parents (le grand-père, Premier ministre de De Gaulle et véritable père de la Ve République), qui l’accueillent quand ça ne va pas à la maison. De la vie de junkie de ses parents, d’une pauvreté constante, à changer d’appartement tout en gardant une facilité avec la vie – « on est bourgeois même quand on est pauvre, ce sont les pauvres qui pensent qu’être bourgeois, c’est être riche », écrivait-elle dans Play Boy –, Constance Debré a gardé une rupture, qu’elle fait sienne, avec le modèle familial : « Je vis sans propriété sans famille sans enfance. » Mais elle vit avec un fils, dont elle écrivait l’amour qu’elle lui porte dans Love Me Tender (Flammarion, 2020), contre les préjugés sur sa transformation sexuelle, physique et sociale qui lui en ont fait perdre la garde. L’ouvrage de 2022 est moins à vif. L’exploration intime a laissé place au regard sociologique, qui voit du politique dans chaque geste du quotidien et dans la famille. Constance Debré rejette son nom en déroulant un « programme politique » contre l’héritage, la filiation et la propriété, se dit née pour « finir le boulot », détruire son monde et devenir une héroïne romantique en embrassant la solitude. Ses livres anhistoriques ne racontent pas même l’histoire d’un nom, mais une rupture : « c’est urgent que la littérature meure » et, pire encore, « Proust, c’est bientôt mort, il faut que ça meure ».
La révolte est avant tout personnelle et il ne faut pas être trompé par les (rares) aphorismes politiques. Le « sérieux » qui revient sans cesse est celui d’un amour absolu, délesté de l’origine. Le cynisme un peu poseur que Constance Debré donne à lire est une posture : cette transparence que l’écrivaine creuse avec ses propres contradictions. C’est depuis 2018 une écriture qui se fait et se montre. Ce qui compte n’est plus d’être riche, propriétaire, bourgeois ou non, mais « d’avoir souffert ». L’expérience en est universelle. Nettoyer le père mort. Se retrouver dans son bouge infâme. Revoir sa vie lamentable. Trouver, néanmoins, une connivence de chats qui ne parlent pas. Quel amour est si sérieux qu’il emporte tout, jusqu’au nom ? Elle aime son père, grand reporter à la chute lente, fini dans l’oubli, d’abord haï par elle ; elle l’aime de l’amour qu’ils vouaient tous deux à la mère, mannequin déchu, morte jeune, mais aussi de leur étrange ressemblance. L’amour est alors chose sérieuse, le dégoût remplace la nausée, l’ascèse remplace la lutte. Partir et quitter, voire s’oublier. Il s’agit peut-être d’un tournant générationnel qui rejette la légèreté des sentiments et affronte à nouveau les grandes questions existentielles, que Debré exprime avec une désinvolture ni ironique ni compliquée : « C’est pas mon nom, c’est mon corps qui m’intéresse. Il faut être très concentré, très sérieux quand on vit comme ça. » La littérature désinvolte rejoint une politisation ou une moralisation propre à l’époque. Les passages les plus frappants sont ceux dans lesquels le sentiment d’être un garçon tout en ne l’étant pas sont reliés à la transformation présente, par une inversion qui amène à sortir des genres pour construire sa voie. Guattari et Deleuze sont convoqués en exergue contre la psychanalyse, et le style n’est lui-même pas analytique ; il ne se prête pas, contre toute attente, à la quête d’une identité, mais à la destruction de toutes les identités, dans ce cynisme nuancé de l’amour introuvable.