Prophétesse de Daniel Payot
À la fois poétique et pensant, ce style d’écriture témoigne d’une affinité singulière avec l’inspiration éthique du prophétisme biblique.
Professeur émérite de l’université de Strasbourg, Daniel Payot est connu pour son approche philosophique de l’art contemporain tel qu’il s’exerce en style « mineur », en correspondance avec la fragilité constitutive de la finitude1. Sans se démentir, cette inspiration se poursuit ici autrement, le penseur s’essayant – pour la première fois de manière publique – à une écriture poétique toute de légèreté et de respiration, où le souffle et la parole se relaient pour susciter l’écoute d’une voix étrangement « prophétique ».
Cette voix, à vrai dire, ne nous parvient que filtrée par un dialogue intérieur, où le « je » de l’auteur évoque et prolonge l’interpellation d’un « tu » énigmatique : « tu me fais parler », « je te fais parler », « ainsi nous parlons nous / nous parlons / nous ». De ces paroles échangées et relancées naît une attention partagée à l’au-delà du savoir : « J’écoute je devine dans tes silences / un souffle parlant de don au commencement… un don donnant et écartant disséminant / d’un même souffle et d’un même élan. » La brise légère de l’esprit suscite un désir qui « change les faits en promesses / les évidences en inquiétudes / les épilogues en espérances ».
Nous sommes ainsi devant une relation de transcendance réciproque qui résonne en chacun et éveille entre les deux une ouverture renouvelée aux facettes diverses de la réalité : « Je te lis dans les gestes et les mots des humains, dans les regards et les courses des animaux, dans les lignes, les couleurs et les textures des choses, des paysages, mers, terres, ciels ; en eux, par eux, tu me requiers, m’interpelles, m’apostrophes. » Invitation à célébrer une « harmonie des pluriels », mais avec la retenue d’un « dire de brèches et de fissures » sachant accueillir les « entailles éraflures cicatrices » qui inscrivent des « éclats dispersés » et des « échos déchirés » dans cette beauté fragile.
L’écoute intérieure de l’altérité se prolonge en attention à « des libertés, des espérances », des « nous » précédés et promis, appelés « à devenir nous : à devenir respirants ». Des « nous », d’ailleurs, qui ne peuvent émerger qu’à partir et au milieu de multitudes ou de « tiers connus et tiers étrangers » sans qui « nous ne serions pas nous ». À égale distance d’une concentration sur un « nous » totalisant et d’une dispersion en « ils » indifférents, le vivre-ensemble des humains se cherche dans l’articulation de la proximité et de la distance, le « trois » de l’écart se révélant intérieur au « deux » de l’intimité et « venant avec toi / depuis ton énigme » pour te rendre et nous rendre « innombrables ». Pour faire droit, cependant, au passé ou au passage originel du « don premier » qui invite à assembler et à réparer ces éclats et ces « brisures de vie », « ne faut-il pas pour cela un peuple » ?
Laissant ouverte l’interrogation sur la réalité historique et/ou l’idéalité utopique d’un tel peuple, le texte l’évoque en tout cas comme un « peuple d’éveilleurs / lisant étudiant racontant priant acquiesçant objectant ». La singularité de ce peuple viendrait précisément de ce qu’il ne se replie pas sur lui-même, que ce qui souffle à travers la succession de ses générations, ce sont « des vents de liberté » et des « bouffées de justice », qu’il est donc porteur d’une inspiration foncièrement éthique invitant à suivre les « premiers éclusiers de l’histoire / grand éclusier de la mer des Joncs / fougueux éclusier du Jourdain » pour continuer après eux « quarante années de passages et de barrages / arrêts pour préparer les franchissements suivants ».
En passages jamais achevés, cette existence s’inscrit dans une temporalité à la fois proliférante et disparaissante, émiettée en « bribes fragments éclats attrapés au vol », où s’entrelacent « des laps des intervalles des séparations des collisions / constellations de vies et de morts / de joies et de deuils ». Cela ne suscite ni résignation ni évasion, seulement une patience active déprise de toute centration sur soi : « Ne cherche pas à savoir qui tu es, toi, mais demande-toi qui arrive de l’autre bord, que tu puisses héberger, dont tu saches reconnaître ce qu’il, ce qu’elle apporte. » Le premier – ou la première – venu(e) n’étant l’objet d’une attention privilégiée que parce qu’il ou elle renvoie à « n’importe qui, sans distinction, sans autre privilège que d’être là, déjà venu, déjà venue ».
À la fois poétique et pensant, ce style d’écriture témoigne d’une affinité singulière avec l’inspiration éthique du prophétisme biblique. On découvre ainsi qu’en s’exposant à l’écoute de ce dire de transcendance, la raison philosophique se renie moins qu’elle ne se laisse porter vers une liberté spirituelle plus effective ; le prophétisme se révélant en ce sens, suivant la formule de Levinas, comme « le psychisme même de l’âme ; l’autre-dans-le-même ; et toute la spiritualité de l’homme – prophétique ».
- 1. Voir son dernier recueil : Daniel Payot, Feuillets complices. Pour quatorze artistes, en retours d’échos, Strasbourg, L’Atelier contemporain, coll. « Essais sur l’art », 2024.