Notes de lecture

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Perdus en forêt de Helle Helle

Trad. par Jakob Jakobsen

mars 2020

La simplicité de l’intrigue de ce troisième livre de la danoise Helle Helle à être traduit en français – deux joggeurs, qui se croisent par hasard, se retrouvent perdus dans une forêt et, piégés par la nuit, doivent affronter ensemble intempéries et dangers – est trompeuse. La romancière privilégie souvent un fil directeur anodin pour distiller, avec une finesse non dépourvue d’humour, sa vision d’un monde en quête de valeurs humanistes. Dans Au présent, à travers les vagabondages de la jeune Dora, elle traçait les atermoiements qui marquent l’entrée dans une vie d’adulte[1]. Dans Chienne de vie, elle laissait deviner sa posture d’écrivain face aux personnages qu’elle crée, en montrant comment Bente, qui a abandonné mari, logement, activités en tout genre, prend en charge le quotidien d’un couple et s’en empare[2]. Dans Perdus en forêt, les hésitations des joggeurs quant aux chemins à emprunter pour sortir de cette forêt mystérieuse suggèrent ces moments étranges où une histoire de vie peut se dessiner ou s’égarer. L’intimité qui se noue entre ces deux inconnus, contraints par l’adversité à faire route commune, résonne comme un appel à la solidarité, au partage, comme un refus de la solitude et de l’indifférence.

À l’errance des héros dans la forêt, aux obstacles qu’ils rencontrent, à l’anxiété qui les taraude, répond une narration heurtée, marquée par des ruptures de rythme et une alternance entre une multiplicité de détails liés à leur situation présente et l’évocation du passé. La nature qui s’est refermée sur eux amplifie la perception de ce qui les entoure. Cet univers accueille comme une évidence les rares confidences du narrateur et celles plus élaborées de la jeune femme, telles qu’il les rapporte. Il confère une portée autre aux émotions et sentiments induits, l’amitié, l’amour, le plaisir, la peur, le partage, le désarroi aussi.

Par petites touches, Helle Helle excelle à donner de l’épaisseur à tout ce qui relève de l’ordinaire dans le vécu improvisé de ces joggeurs confrontés à un environnement menaçant. Le corps est un personnage à part entière. Les protagonistes connaissent le froid, la soif, la fatigue, le manque de sommeil, l’engourdissement ; le narrateur a une ampoule qui le fait atrocement souffrir et le gêne dans sa marche, il trébuche et se blesse au front ; la jeune femme, pour avoir bu de l’eau polluée, ne cesse de vomir. Les quelques rares objets ont aussi leur importance : le téléphone avec la photo d’un chien en page d’accueil, même s’il n’y a pas de réseau et bientôt plus de batterie, les couvertures qu’ils se partagent ou qu’ils portent en ponchos, les bouteilles trouvées. Les lieux où ils trouvent refuge sont investis : l’abri où ils passent une nuit, l’étable à côté de la maison qui refuse de s’ouvrir et de les accueillir. Les bruits sont perçus avec frayeur, les craquements de brindilles, le chewing-gum que l’on mâche goulûment, la respiration hachée quand on dort, la sirène d’ambulance, les sons d’animaux, là un hibou, là un loup ou un chien, un cerf. Les odeurs comptent aussi, comme celles du bois ou des feuilles détrempées par la pluie ou le parfum de poudre qui se dégage des cheveux de la jeune femme.

Autour de ces éléments disséminés au fil du récit, au fur et à mesure que les circonstances imposent aux deux égarés une forme de complicité, des bribes de souvenirs viennent étayer leurs angoisses. Des noms de villes, de régions ne cessent de jaillir, comme pour contrebalancer l’enfermement – le Jutland, Huntige, Thy, Aars, Korsor, Gistrup. La mention d’une activité professionnelle dans une maison de retraite, un magasin ou une société de réparation d’ordinateurs aide à les situer socialement. Les nombreux chapitres qui voient le narrateur rapporter le récit de la joggeuse sur ses années en colocation avec une bande de jeunes ou dans un immeuble anonyme de bureaux et d’appartements, sur ses aventures ou son amour et sa vie commune avec Christian et son jeune fils, contrastent avec les quelques pages sibyllines qui s’intercalent pour laisser place aux maigres confessions du joggeur : « Il y a eu quelqu’un, un jour. Elle s’appelait Grete. » Une parole se glisse comme pour gommer les différences et affirmer une communauté de destin.

Entre le cri surprenant du narrateur, l’homme qui s’appelle Roar : « J’ai eu soudain le désir de vivre » et la boutade de la jeune femme qui dit « oué » à la place de « oui » : « Je suis en train de mourir de soif. Toi aussi. À moins que l’on soit en train de mourir tout court », ce sont des lectures plurielles de la vie que propose souterrainement le récit, entre passivité, renoncement, solitude assumée ou au contraire recherche du plaisir et de l’accomplissement de soi. Ce sont des qualités autres qui sont suggérées, de l’acceptation de la différence à l’empathie en passant par le respect d’autrui et la fidélité à ses engagements. La forêt devient comme un lieu magique où tout peut advenir et les deux protagonistes, finalement mis sur la voie du retour par de jeunes enfants, symbole d’innocence et d’espoir, ressemblent à des héros de conte de fées, sorte de Petits Poucets, à cette nuance près que la romancière laisse l’avenir en pointillé.

[1] - Helle Helle, Au présent, trad. par Catherine Lise Dubost, Paris, Buchet-Chastel, 2014.

[2] - H. Helle, Chienne de vie, trad. par Catherine Lise Dubost, Paris, Le Serpent à plumes, 2011.

Phébus, 2020
160 p. 16 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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Le dossier, coordonné par Bernard Perret, regrette que la prise de conscience de la crise écologique ait si peu d’effet encore sur la science et les réalités économiques. C’est tout notre cadre de pensée qu’il faudrait remettre en chantier, si l’on veut que l’économie devienne soutenable. À lire aussi dans ce numéro : survivre à Auschwitz, vivre avec Alzheimer, le Hirak algérien, le jeu dangereux entre l’Iran et les États-Unis et un entretien avec les réalisateurs de Pour Sama.