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BILLEBAUDE N°17  | Sortie le 3 Février 2021
BILLEBAUDE N°17 | Sortie le 3 Février 2021
Notes de lecture

Dans le même numéro

Une attention aux vivants

entretien avec

Anne de Malleray

Anne de Malleray est rédactrice en chef de la revue Billebaude, éditée par la Fondation François-Sommer et Glénat. Un objet éditorial singulier, qui se pense comme un espace de réflexion, de récits, de débats sur la question de nos relations aux autres vivants. Chaque numéro se consacre à un sujet – un animal, un espace naturel, une pratique (cueillette, pistage…) et l’aborde sous de multiples points de vue, mêlant sciences du vivant, anthropologie, littérature ou art contemporain. Le numéro 17, de février 2021, est dédié au cerf.

La revue Billebaude fera paraître en février 2020 son 17e numéro. À moins de fréquenter le musée de la Chasse et de la Nature, à Paris, ou les rayons art et écologie de librairies spécialisées, on peut être passé à côté de cette publication singulière. Pourriez-vous nous rappeler comment cette aventure éditoriale a démarré ?

Anne de Malleray – Billebaude a été créée en 2012, à l’initiative de la Fondation François-Sommer, qui gère le musée de la Chasse et de la Nature à Paris, et des éditions Glénat. Dans l’esprit de cette Fondation, créée en 1964 par un chasseur naturaliste soucieux de la préservation des milieux sauvages, l’idée de la revue est d’ouvrir un espace de réflexion, de récits, de débats sur la question de nos relations aux autres vivants. Nous choisissons de ne pas nous situer dans des oppositions frontales et partisanes – pour ou contre la chasse, pour ou contre la présence du loup, etc. –, mais plutôt de chercher à décaler la formulation des problèmes écologiques par rapport à ce que les médias ont l’habitude de présenter. Ce décalage ne signifie pas pour autant une absence de positionnement. Ce pour quoi la revue milite, c’est une attention vive, informée et renouvelée aux autres vivants dans un contexte de crise écologique. Chaque numéro essaie ainsi d’opérer un double mouvement, l’un ne fonctionnant pas sans l’autre. Il s’agit d’une part, de proposer un retour réflexif sur nous-mêmes – les Occidentaux –, sur l’histoire de nos idées, celle de nos savoirs, de nos arts et de nos pratiques, le but n’étant pas de faire table rase, mais de comprendre de quoi nous héritons et d’éclairer ainsi l’évolution de nos représentations et de notre sensibilité à la nature. D’autre part, l’enjeu est d’ouvrir des espaces de créativité, dans lesquels raconter des histoires renouvelées par cette exigence d’attention dont je parlais plus haut et nourries de savoirs pluridisciplinaires – biologie, écologie, éthologie, philosophie, anthropologie, etc. L’anthropologue Anna Tsing parle d’un « art de l’attention » (art of noticing) comme fondement de ses enquêtes ethnographiques, une disposition qui consiste à s’arrêter sur ce qui n’est pas immédiatement visible ou évident et qui demande, pour être saisi, de s’y attarder un peu plus longtemps et de suspendre son jugement. Les histoires proposées dans la revue demeurent ouvertes et ne disent pas ce qu’il faut penser. Ce sont des récits de lapins sur les trames grises des réseaux ferrés d’Île-de-France, des histoires de pistage où l’on voit tout sauf qui l’on cherche, des enquêtes menées sans certitudes a priori mais riches de déploiements possibles. Il nous semble que redonner toute sa place à l’observation et à la description est essentiel pour saisir l’ampleur des bouleversements environnementaux à des échelles où il est possible d’en décrire finement la complexité et d’envisager d’autres modes d’action.

En visitant le musée de la Chasse et de la Nature, on est frappé par l’originalité de cette démarche réflexive et créative, qui constitue également sa difficulté. Faire une revue d’écologie, en parvenant à croiser un intérêt pour le rapport des chasseurs à l’animal et à la nature avec les approches de ceux que l’on qualifierait plus classiquement d’« écolos », ce n’est sûrement pas évident.

Anne de Malleray – Toutes les activités humaines qui nous engagent dans des relations avec les espaces naturels et sauvages sont remises en question par la crise écologique (cultiver des sols, couper des arbres, tuer des animaux), et la chasse est prise aussi dans ce mouvement. Lorsque le musée a été rénové en 2007, le principe a été de conserver son identité, apparemment paradoxale, de musée de la Chasse et de la Nature. Considérant, sur le plan anthropologique, que la chasse a été une pratique constitutive de nos relations aux animaux et d’une co-évolution avec eux, le musée la raconte à travers des objets, des œuvres d’arts ancien et moderne. Il présente aussi des « cabinets naturalistes » permettant d’observer des empreintes, laissées, et autres indices de présence des animaux emblématiques de notre bestiaire (loup, cerf, sanglier, chouette…). C’est un lieu qui entretient le trouble quant à l’expérience qu’il offre : muséum, cabinet de curiosité, musée d’art contemporain ? Il ne choisit pas son camp et l’effet est de proposer une traversée, immersive et non didactique, partant de l’histoire de la chasse et élargissant, par l’art contemporain notamment, aux questions actuelles sur l’écologie. C’est un exemple assez rare de lieu qui bouscule nos catégories en hybridant nature et culture dans son identité même. La revue fait écho à cette approche en réinvestissant des savoirs et des pratiques qui, au départ, sont cynégétiques. Nous avons consacré par exemple un numéro au pistage, ce savoir-faire ancestral, qui consiste à lire les signes laissés par les animaux dans les paysages, en nous demandant ce que cette reconnaissance des présences animales déplace par rapport à une promenade dans la forêt. On retrouve cette même approche dans le numéro consacré à la cueillette : quelle forme d’attention se joue quand on cherche à identifier les plantes ? Cela engage possiblement un autre regard sur le paysage, différent de celui que la tradition occidentale a façonné depuis une position d’extériorité, qui est notamment celle de la contemplation esthétique.

La chasse a été un élément culturel puissant dans des sociétés aujourd’hui transformées. À la COP25, il a été question d’une action en justice menée en 2005 par des Inuits qui demandaient la protection de leur « droit au froid », car le réchauffement climatique menace toute leur culture. L’intérêt pour la chasse est-il aussi une façon de se confronter aux diversités culturelles de sociétés beaucoup plus au contact de la nature que la nôtre ?

Anne de Malleray – Il y a un engouement très fort pour des modes de relations aux autres vivants que l’on peut qualifier d’animisme en reprenant les ontologies proposées par l’anthropologue Philippe Descola, c’est-à-dire le fait de considérer que les animaux sont dotés d’une intériorité, d’une perspective singulière, d’une action sur le monde et qu’ils ne sont pas différents, sur ce plan-là, de nous, humains. C’est l’inverse de notre conception moderne, dualiste du sujet humain par rapport aux autres vivants. Ce qui nous intéresse, en faisant contribuer des anthropologues à chaque numéro, n’est pas tant de prôner ces autres modes de relations que de multiplier les perspectives sur la forêt, l’ours, le lapin, le loup, tout en prenant soin de ne pas les présenter comme transposables ou de vouloir les extraire des contextes bien particuliers dans lesquels ils se déploient. Il ne s’agit pas de réenchanter nos relations à la nature en passant par l’animisme, mais de comprendre que d’autres conceptions de ce que nous appelons la « nature » existent et qu’il s’agit de prendre au sérieux.

Initialement, « billebaude » est un terme de chasse, qui désigne une technique opposée à la chasse en battue : c’est la chasse qui se fait au hasard de la rencontre.

Initialement, « billebaude » est un terme de chasse, qui désigne une technique opposée à la chasse en battue : c’est la chasse qui se fait au hasard de la rencontre. Si l’on veut élargir le sens du mot, on peut dire que chaque numéro de la revue assume de ne pas être construit sur un ordonnancement de la pensée sous forme de « thèse, antithèse, synthèse ». Cela fonctionne plus par rencontres, par glissements et par décalages. Il s’agit de multiplier les perspectives pour mettre du jeu dans nos acceptions les plus communes, nos imaginaires les plus ancrés. Le numéro sur le cerf, par exemple, essaie d’explorer en quoi cet animal est une figure centrale de l’imaginaire du sauvage en Occident, d’expliquer de quoi il est le symbole – la virilité chevaleresque, la royauté, la pureté christique –, tout en essayant de « détordre cet imaginaire », pour reprendre la formule du philosophe Baptiste Morizot à propos des fauves, thème d’un autre numéro. L’enjeu est qu’à la fin de la lecture, notre vision soit élargie, que nous ayons envie d’en savoir plus et de rouvrir l’enquête.

Les gouvernements continuent souvent de penser l’écologie de manière globale et abstraite, alors que ce qui travaille la question écologique aujourd’hui, c’est la réintégration du vivant, de l’animal et du rapport à la nature dans une écologie plus sensible, plus ancrée dans l’expérience. L’une des spécificités de Billebaude est-elle de faire une place à cette écologie sensible ?

Anne de Malleray – Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’une écologie sensible, qui renverrait à une opposition entre raison et sensibilité, entre approche techniciste et vision poétique1Billebaude cherche précisément à créer un espace de circulation entre des registres de discours qui ont été segmentés dans la structuration récente du champ du savoir. On a tendance à opposer les sciences du vivant à une approche poétique ; il faudrait alors réenchanter la nature, s’y reconnecter sur le plan sensible. Je comprends complètement cette aspiration, mais il me semble qu’elle ne doit pas se penser dans cette opposition. Nous avons besoin des apports des sciences du vivant, dont certaines productions récentes, en éthologie, biologie végétale, bioacoustique, etc., enrichissent nos conceptions du vivant, mais aussi de témoignages d’enquêtes menées par des praticiens ; agriculteurs, forestiers, chasseurs, paysagistes, éleveurs qui réinventent leurs pratiques « au contact ». Enfin, nous avons besoin de concepts qui nous aident à penser ces mouvements et ces déplacements possibles. Il y a un courant de la pensée écologique actuelle en philosophie, en histoire, en anthropologie que la revue accueille et qui nourrit la ligne éditoriale. De l’autre côté, il y a un véritable enjeu de mise en récit des savoirs scientifiques, dont nous avons essayé de nous saisir en faisant par exemple un numéro en partenariat avec le bureau français de l’Union internationale pour la conservation de la nature ou encore avec le Muséum d’histoire naturelle. L’enjeu est de retisser une sensibilité au croisement de tous ces apports, de tous ces savoirs. L’effort nécessaire de la part des contributeurs, pour qu’émerge une cohérence de ces registres très hétérogènes, est de se décaler des formes d’écritures académiques, pour restituer notamment l’épaisseur du terrain. C’est une manière de rendre ces savoirs « vivants », activés par des expériences et des situations de pensée. Il ne s’agit pas non plus de faire un exercice de vulgarisation scientifique qui émousse la portée des concepts et des savoirs diffusés. Finalement, ce qui est au centre, ce n’est pas d’abord l’approche disciplinaire, mais l’enjeu de décrire au mieux et collectivement une situation complexe qui nous dépasse.

Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’une écologie sensible, qui renverrait à une opposition entre raison et sensibilité, entre approche techniciste et vision poétique.

La revue Billebaude est un très bel objet imprimé, saisissant sur le plan esthétique, mais vous organisez également des « conférences dérapantes ». Quelle est la place de l’art, mais aussi d’autres formes d’écritures et de rencontres avec le public, dans votre démarche ?

Anne de Malleray – La spécificité de cette revue, et son intérêt d’être sur le papier, est d’accorder une place centrale à l’art. Nous mettons en regard, autour d’un animal, d’un espace naturel, ou d’un type de relation (pistage, cueillette, leurre) des représentations anciennes, par exemple issues des traités de chasse et d’agriculture du Moyen Âge, de l’iconographie scientifique et de l’art contemporain. L’enjeu est de créer ainsi des effets de résonance et une mise en perspective de l’histoire et de l’évolution de nos relations à cet objet. Aucun article n’est illustré, au sens propre, par les images qui l’accompagnent : c’est plutôt une double lecture qui est proposée. Dans l’invitation qui est faite aux artistes contemporains, nous cherchons à faire de la place à leurs propositions sans les instrumentaliser pour formuler un quelconque message.

Le dispositif des « Conférences dérapantes » produites avec la Compagnie du Singe debout, qui en est à l’origine, cherche à incarner la pensée, à la mettre à l’épreuve des corps qui énoncent des idées en faisant glisser dans l’animalité la figure d’un chercheur ou d’une chercheuse qui diffuse son savoir – Étienne Bimbenet, Vinciane Despret, Pierre-Olivier Dittmar, etc. Finalement, c’est un mode de raccordement entre une pensée du vivant et le corps vivant qui la formule. Il est mis en scène ici avec tout le talent de Jade Duviquet, metteure en scène, et Cyril Casmèze, comédien zoomorphe dont la capacité métamorphique est sidérante. Avec les diverses propositions de conférences au musée de la Chasse et de la Nature, l’idée est de prolonger autrement la démarche de la revue et de démultiplier ainsi les dispositifs pratiques, théoriques et artistiques pour cultiver un intérêt sensible et nourri de savoirs aux autres vivants.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon, Clémentine Paliota et Lucile Schmid

  • 1.Voir Estelle Zhong Mengual et Baptiste Morizot, « L’illisibilité du paysage. Enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », Nouvelle revue d’esthétique, no 22, 2018/2, p. 87-96.

Anne de Malleray

Anne de Malleray est rédactrice en chef de la revue Billebaude, une publication conçue comme un espace de réflexion, de récits et de débats sur la question de nos relations aux autres vivants. Son premier livre, paru en 2013, s’intitule La solitude et porte sur les nouveaux visages de la solitude dans la société contemporaine.…

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