Caroline. Héroïne des Trente Glorieuses de Christophe Meunier


Géographe, Christophe Meunier s’intéresse ici à un « faiseur d’espace », l’auteur-illustrateur Pierre Probst (1913-2007), et à ses albums dédiés aux aventures de Caroline qu’il réalise pour Hachette. Cette petite fille intrépide, avec sa salopette rouge, ses ballerines blanches et ses couettes blondes, entourée de ses amis animaux, part à la découverte du monde. Contrairement à Martine de Marcel Marlier et Gilbert Delahaye, chez Casterman, Caroline « est sans cesse en mouvement, en déplacement, en dépaysement ou en dépaysagement ».

Martine évolue dans un milieu bourgeois (elle voyage en première classe !), porte des vêtements chics, est bonne élève, obéit à ses parents, réside dans une maison équipée des derniers gadgets ménagers. Caroline, qui ressemble à Simone, la fille de Pierre Probst, fonce, s’amuse, invente des histoires, aime rire. C’est un « garçon manqué », ce qui tombe bien, car l’éditeur avait demandé à Pierre Probst de créer un nouveau personnage, un garçon d’une dizaine d’années. Il fallait se distinguer de Tintin, de Babar et des créatures de Walt Disney. C’est ainsi que naissent Martine et Caroline, dans la société d’après-guerre, où les restrictions cessent, où la technologie se développe, où les frontières s’ouvrent. Deux figures complémentaires de la société industrielle qui avance à grands pas vers la société des loisirs, aussi le tourisme sera-t-il activement présent dans les aventures des fillettes.

Une fête chez Caroline paraît en 1953. C’est un succès. Il y aura quarante-quatre albums jusqu’en 2007, dont certains sont réécrits, redessinés et paraîtront dans des formats différents. Dans ces albums, on ne voit jamais Caroline à l’école, et sa famille, aimante, intervient peu. « Caroline est une héroïne de son temps. Elle est un artefact culturel, social mais également politique. Quelquefois en creux, on peut lire l’actualité brûlante des Trente Glorieuses à travers les albums de la série : la guerre froide, la décolonisation ou encore l’écologie politique. » Christophe Meunier analyse les doubles-pages, scrute les dessins, commente les textes, replace chaque histoire dans l’actualité du moment, s’attarde sur les moyens de transport (voiture, train, avion, bateau…) qui se démocratisent et facilitent les voyages. Il nous offre un subtil décryptage de ces albums, véritable leçon de géographie mais aussi de sociologie et d’histoire immédiate. Caroline va partout et tout l’intéresse, elle visite tous les continents et Pierre Probst s’évertue à bien se documenter sur le Canada ou l’Inde ! Si les évolutions sociétales transparaissent d’album en album, la décolonisation est prudemment évitée. Pourtant, en 1953, la France est en pleine guerre d’Indochine, l’année suivante débute celle avec l’Algérie, puis viennent les indépendances de l’Afrique subsaharienne et aucun album pour la jeunesse n’en fait alors état. Le Voyage de Caroline (1954) et Caroline aux Indes (1955) folklorisent les « pays exotiques », quant aux « Noirs », ils sont qualifiés de « méchants ». Les stéréotypes dominent et le racisme se veut « bon enfant », d’autant que le lectorat ne s’en offusque pas, comme c’était le cas pour Tintin au Congo en 1932. Hachette ne réimprimera pas, dans les années 1980, Le Voyage de Caroline et Caroline aux Indes sera entièrement remanié en 1991, les personnages conservant néanmoins leur casque colonial.

En 1966, Pierre Probst invente le personnage de Fanfan, qui sera, selon Christophe Meunier, le premier « héros écolo de la littérature jeunesse ». En 1993, dans La Croisière de Caroline, une cigogne blessée est protégée, dans Caroline dans les alpages (1996), l’héroïne va secourir une chèvre blanche et dans Caroline et le potager ensorcelé (2003), un engrais miracle règle la question de la faim dans le monde tout en respectant la nature. Pour Christophe Meunier, ces albums ont « formé » des générations d’enfants, entre 1956 et 2007, les quarante-quatre albums de la série Caroline ont été vendus à plus de 38 millions d’exemplaires dans quinze langues. En 2013, précise-t-il, Hachette en vendait encore 80 000 ! Ces albums nous renseignent sur la société des « Trente Glorieuses » : « La série Caroline incarnait une société aveugle à son propre égoïsme, hédoniste, fascinée par le progrès technique et mécanique, en adéquation avec les aspirations à la consommation de la frange supérieure de la classe moyenne. » Comme témoin d’une époque, elle s’avère dorénavant datée. D’autres personnages sont attendus pour d’autres aventures certainement plus soucieuses de la nature et des écosystèmes.

Presses universitaires François-Rabelais, 2024
230 p. 45 €