L’Anarchisme ou le fanatisme de la liberté de Pierre-André Taguieff


Le philosophe Pierre-André Taguieff, géohistorien érudit des idées, prend prétexte d’une conversation avec son petit-fils sur l’anarchisme, pour rédiger cette riche et originale histoire de la pensée libertaire. Lycéen, puis étudiant à la toute récente université de Nanterre, il lit de nombreux ouvrages d’anarchistes et sur l’anarchie. Avec le recul des années, il prend conscience que « la passion de la révolte », la quête de la liberté sans entrave, le refus du conformisme, l’éventuel recours à la violence, l’autogouvernement, l’individualisme radical, la provocation, appartiennent à un « phénomène intellectuel, politique et culturel bigarré », qui nécessite de bien distinguer courants, idées et personnalités qui le caractérisent.

Le mot « anarchie » est souvent péjoratif, il désigne soit le désordre, soit l’absence d’autorité et ceci depuis les Grecs. Après ce point étymologique, l’auteur présente « le père fondateur » Pierre-Joseph Proudhon, qui dans ses Confessions d’un révolutionnaire (1849) définit l’anarchie comme « l’ordre sans le pouvoir ». Marx apprécie l’auteur de Qu’est-ce que la propriété ? (1840), avant de la comparer à un « petit-bourgeois ballotté entre le Capital et le Travail » dans Misère de la philosophie (1847). C’est en critiquant Proudhon que Joseph Déjacque invente le mot « libertaire » en 1857, il lui reproche d’être « anarchiste juste-milieu, libéral et non libertaire ». Pourtant des anarchistes comme Bakounine, Kropotkine ou encore Emma Goldman, s’accordent pour lui attribuer une place de choix au Panthéon révolutionnaire.

Pierre-André Taguieff ne se contente pas de retracer un historique de la pensée anarchiste (Godwin, Coeurderoy, Stiner, Pouget, Grave, Sorel, Ferrer, etc.), il interroge chaque auteur présenté à partir de son héritage, c’est donc une fresque contrastée qu’il dessine, mettant souvent en lumière ce que d’habitude l’on abandonne à l’ombre. Ainsi, par exemple, l’antisémitisme n’est pas étranger à l’anarchisme comme on pourrait le supposer. Au contraire même, la haine des Juifs est revendiquée haut et fort, par Proudhon (« les Juifs, race insociable, obstinée, infernale »), le fouriériste Toussenel (« Juif, usurier, trafiquant sont pour moi des synonymes »), Bakounine (« Eh bien, tout ce monde juif, formant une secte exploitante, un peuple sangsue, un unique parasite dévorant (…) »), son ami Richard Wagner n’est pas en reste et dénonce la « judaïsation de l’art moderne », etc. De même pour le terrorisme qui vient troubler le pacifisme prôné par de nombreux libertaires et explose à la fin du XIXe siècle avec Ravachol et qui provoque des lois liberticides. Pierre-André Taguieff s’attarde sur Péguy, qui revendique l’acratie ou « absence de pouvoir » et se prétend acrate, sans pour autant appartenir aux références des soixante-huitards qui préfèrent, pour les uns la beat generation et le mouvement peace and love et pour d’autres la Révolution culturelle chinoise grandement idéalisée. Les premiers s’avèrent antimilitaristes et pacifistes tandis que les seconds se placent sous l’autorité du « peuple en armes ».

Renouant avec d’autres de ses travaux, Pierre-André Taguieff se demande si la catégorie d’« anarchistes de droite » fait sens. Il répond : « Les “anarchistes de droite” sont les anarchistes qu’on ne peut vraiment pas classer à gauche, notamment en raison de leur pessimisme, de leur cynisme, de leur capacité de mépris, de leur antiégalitarisme, ou encore de leur nihilisme esthétisé, dont le dandysme est une des manifestations. Ce sont des anarchistes de tempérament, pas de doctrine. » C’est, à dire vrai un conglomérat bien hétéroclite, dans le cas français, avec Léon Bloy, Pierre Desproges, Léo Malet, Albert Paraz…Reste le « cas Céline », que certains, au début de sa carrière, plaçaient à gauche, avant qu’il n’affiche ses vraies convictions racistes, antisémites et pronazies. Pour Pierre-André Taguieff, qui a rédigé avec Annick Duraffour, Céline, la race, le Juif. Légende littéraire et vérité historique (Fayard, 2017), réquisitoire remarquablement documenté, l’affaire est réglée : l’auteur du Voyage au bout de la nuit est indéfendable.

Dans les derniers chapitres, l’auteur revient sur les philosophies des anarchismes, la place de l’État et des lois, les conditions de la liberté absolue de l’individu qui ne doit pas empiéter sur celle des autres, la nécessité de favoriser des petites entités communautaires, etc. L’écologie et l’écoféminisme ont-ils pénétré les anarchismes ? L’auteur n’y insiste peut-être pas assez, même s’il évoque Voltairine de Cleyre ou Françoise d’Eaubonne. Enfin, il dénonce le wokisme qui génère, à ses yeux, une culture politique de la haine et la dénonciation de « microagressions », qui sont vécues comme prémices aux ethnocide, génocide ou féminicide. « La grande question, conclut-il, source d’anxiété, que soulèvent les avatars de l’anarchisme, est de savoir pourquoi et comment la recherche de l’émancipation individuelle puis la conquête de l’autonomie individuelle, promesses d’épanouissement, voire de bonheur, peuvent conduire à la désocialisation, à la solitude affective et à l’isolement social, au sentiment de vide, à l’anxiété permanente, à la dépression, voire au nihilisme. »  Finalement, l’anarchie est un « aiguillon » essentiel pour éviter de sombrer dans le fascisme ordinaire que toute société consumériste porte en elle. À l’heure de la numérisation de nos existences, des « réseaux sociaux » manipulateurs, de l’I.A. dévastatrice de tout intelligence singulière, l’anarchie, comme « devoir de liberté » n’a pas encore rejoint les poubelles de l’Histoire…L’essai de Pierre-André Taguieff, par la diversité des idées qu’il assemble et par la référence à André Breton, nous invite à privilégier l’extraordinaire que contient l’ordinaire.

L'Observatoire, 2025
478 p. 23 €