Géopolitique de l’eau. Entre conflits et coopérations de David Blanchon


« En 1998, l’hydrologue Lennart J. Lundqvist proposait le terme d’“hydrocide” pour qualifier la destruction accélérée des écosystèmes aquatiques. En 2006, le rapport des Nations unies sur le développement humain », dévoilé à Mexico, mettait l’accent sur la mauvaise gestion des ressources en eau qui privait d’eau potable un habitant sur cinq dans le monde.

En 2018, dans un nouveau rapport, les Nations unies soulignaient l’importance du lien entre le non-accès à l’eau des populations (700 millions de personnes n’ont pas d’accès minimal à l’eau potable, et 2, 5 milliards ne bénéficient pas de service d’assainissement) et la fragilité des États. La plupart de ces populations se trouvent dans les pays les plus pauvres, en Afrique subsaharienne. Cette situation, quelque peu alarmante, peut se révéler un obstacle pour atteindre l’un des objectifs du développement durable. La corruption reste, selon le rapport, une des principales raisons de cette situation. Par ailleurs, 30 à 40 % des ressources en eau ne sont pas comptabilisées à cause des raccordements illégaux et des fuites dans les canalisations et les canaux. Le rapport pointe du doigt les catastrophes naturelles liées à l’eau qui, de plus en plus nombreuses, représentent 90 % des catastrophes naturelles dans le monde. La mauvaise utilisation des sols en serait la principale cause. Le lac Tchad a ainsi perdu près de 90 % de sa superficie depuis les années 1960, à cause du surpâturage, de la déforestation et de grands projets d’irrigation non durables. Les sécheresses, qui touchent chaque année différents pays d’Afrique de l’Est, sont un exemple frappant de la progression significative de ces phénomènes et ont des conséquences tragiques aussi bien au niveau économique que sanitaire.

De ce fait, des pays, comme le Mali, dont l’économie dépend essentiellement de la production agricole, ont eu du mal à faire face aux problèmes posés par la pénurie d’eau. Ce qui explique en partie la prise du pouvoir par les militaires en 2020 pour tenter de remédier à la situation. L’absence de ressources en eau, en particulier pendant les périodes de sécheresse, a un effet dévastateur sur l’alimentation, 40 % de la production agricole vient des périmètres irrigués et le dérèglement climatique a un effet direct sur la sécurité alimentaire globale. L’agriculture irriguée est, de très loin, le secteur qui prélève et consomme le plus d’eau dans le monde. En août 2019, le rapport du World Resources Institute affirmait que dix-sept pays, constituant un quart de la population mondiale, étaient en état « d’extrême stress hydrique ». Le manque d’eau est en grande partie responsable de la crise alimentaire que connaissent actuellement des pays comme l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie. Depuis quelque temps, ces pays sont effectivement confrontés aux problèmes de famine qui touchent leurs régions les plus arides.

C’est dire que l’eau est devenue un enjeu géopolitique majeur. Mais pour David Blanchon, il paraît trop simpliste de lier directement pénuries et « guerres de l’eau » passées, présentes et futures. En effet, l’eau est renouvelable, variable, toujours en mouvement et difficilement transportable à grande échelle, comme l’ont montré les tentatives d’acheminer des icebergs dans les pays du Golfe ou le projet de la Chine de pomper l’eau du lac Baïkal, aussi étendu que la Belgique et qui recèle 20 % des eaux non salées de la planète. Ce qui compte, en définitive, c’est la capacité des États à mobiliser la ressource, à l’acheminer là où l’on en a besoin. Ainsi, des pays désertiques avec des richesses très faibles, comme le Koweït ou les Émirats arabes unis, n’ont aucun problème pour approvisionner en eau leur population. En revanche, des États très arrosés, comme la République démocratique du Congo, connaissent des épidémies dues au manque d’eau.

L’eau restera une source de rivalités majeures à des échelles diverses. Les États-Unis font à cet égard figure de puissance hydro-hégémonique globale, exportant leur savoir-faire dans le monde, mais la Chine a également commencé à le faire. La France dispose de deux majors de l’eau, Veolia et Suez, et héberge le Conseil mondial de l’eau. David Blanchon passe en revue les divers bassins hydrologiques du monde où s’affrontent les puissances hégémoniques qui, comme la Turquie pour l’Euphrate et le Tigre, l’Égypte pour le Nil, l’Afrique du Sud en Afrique australe ou la Chine dans le château d’eau himalayen, bénéficient d’une situation géographique favorable. L’eau a toujours été un bien économique, symbolique ou politique, et elle est appelée à jouer un rôle géopolitique accru. La responsabilité des États est primordiale, mais l’auteur montre que celui de la communauté internationale est allé croissant du fait de l’interconnexion entre les différentes échelles de conflit.

Le Cavalier bleu, 2024
144 p. 13 €