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Notes de lecture

Dans le même numéro

Vers une civilisation de l’algorithme ? Un regard chrétien sur un défi éthique de Pierre Giorgini et Thierry Magnin

Préface de Jérôme Vignon

octobre 2022

Les innovations des nano- et biotechnologies, sciences de l’information et cognitives (NBIC) méritent d’être pensées ensemble, ainsi qu’inscrites dans une histoire des sciences et techniques. Pour ce faire, Pierre Giorgini et Thierry Magnin mobilisent leurs points de vue d’ingénieur et de physicien, mais aussi d’hommes de foi, et dressent un panorama des progrès « post-scientifiques » les plus récents – post-scientifiques, car le temps n’est plus ni à l’enthousiasme de principe, ni à la critique de principe face à toute innovation, deux écueils auxquels les auteurs échappent résolument. Ils sont en effet attachés à dresser un juste constat, pour faire la part de ces avancées.

Ainsi, les NBIC convoquent les BANG (bits d’information, atomes, neurones, gènes) D’une certaine manière, les technosciences s’émancipent tendanciellement des scientifiques. Place aux ingénieurs et surtout aux « cybiontes », ces êtres hybrides et autonomes imaginés par Joël de Rosnay, forgés par une intelligence artificielle sachant utiliser la techno-ingénierie aux fins de cette production jusqu’au niveau infinitésimal. C’est, comprenons-nous, une perspective immédiate compte tenu des progrès des NBIC.

Or cela rompt radicalement un certain rapport humain, et même scientifique, à ce qu’il faut bien appeler le réel. Ce dernier, cadencé par les « écorithmes », est le fruit d’un patient et harmonieux travail d’équilibrage entre force et vulnérabilité, conservation et altération. Face à cela, l’intelligence scientifique œuvrait à tâtons, aux fins de la reconstruction progressive de modèles épistémiques toujours incomplets ; la mathématique n’étant, à ce stade, qu’un outil d’intelligibilité parmi d’autres, algorithmie et numération fonctionnant de concert.

Mais nous voici contemporains d’un abandon de ce rapport au réel (rapport, relevons-le même si les auteurs ne s’y attardent guère, relativement peu partagé : l’excellence scientifique n’est pas du commun des mortels). Quoi qu’il en soit, il faut leur donner raison sur la dégradation épistémique, et les craintes associées, de l’entrée dans l’ère des cybiontes : nous n’aurons plus d’intelligibilité des solutions technoscientifiques, encore moins de prise sur elles. Nous subirons une émergence quasi spontanée, de plus en plus rapide, de choses « naturficielles ». Cela ne peut que frustrer les scientifiques, puis les ingénieurs eux-mêmes… et l’humanité entière d’entrer dans un monde envahi de cybiontes, peut-être régi par une machine totale, qui agirait sans comprendre, auto-adaptative, certainement hors de contrôle.

C’est forts de leur bagage scientifique et de leur ancrage spirituel que nos auteurs peuvent souligner avec précision toute l’aporie de ce scénario, le double manquement à la rationalité et à l’éthique. Disciples de Teilhard de Chardin, ils nous font comprendre les échos et le dialogue possibles entre science et foi, la compatibilité entre une vision chrétienne et la démarche scientifique. Ou plutôt : leur regard de scientifique sur le réel leur permet de préférer une théologie qui s’y accorde et de souligner un beau rapport de l’homme dans le vivant, un homme co-créateur au sens de Basile de Césarée, un homme jouant avec Dieu à créer, selon une règle du jeu : celle de la science.

On saisit alors l’enjeu éthique de la dégradation épistémique dénoncée : la perte d’un rapport historique de l’homme au réel, le rapport scientifique, qui empruntait au christianisme. Dès lors, comment pourrions-nous envisager harmonie sociale ou transition écologique ? Consommer cette rupture signifierait bien renoncer à la vérité en même temps qu’à la justice.

Pour l’éviter, nos auteurs tracent les contours de « contreforts éthiques » qui permettraient à tout l’édifice de rester debout. Mieux : de bâtir une civilisation autre qu’algorithmique. Ces contreforts, véritables critères de l’action innovante, sont « offensifs et positifs ». Il s’agit alors moins d’interdire ou de blâmer des pratiques technoscientifiques douteuses que de proposer un cadre dans lequel chacun pourra contribuer de manière raisonnée au bien commun, mettant en quelque sorte en œuvre l’encyclique Laudato si’. On sent à quel point leur proposition est informée d’une expérience d’éthiciens de terrain, embarqués dans des projets technologiques, avec d’autres experts tel Mathieu Guillermin.

Tout cela considéré, on saura gré aux auteurs de défricher un terrain aussi difficilement praticable : armés de leur bagage scientifique et théologique, ainsi que de leur pratique de l’éthique embarquée, ils peuvent nous indiquer précisément cette dégradation épistémique et morale, puis éclairer une autre voie possible.

Pourtant cette position, qui est la base de projection de leur inquiétude et de leur contre-offensive, est-elle bien solide ? La technoscience n’hérite-t-elle pas de la science ? « Essayer pour voir » n’est-il pas un assez bon slogan de la modernité scientifique ? Certes, nos auteurs relèvent justement la différence : il s’agit de moins en moins, avec la technoscience, d’essayer tout en comprenant. Mais reconnaissons que les scientifiques n’y comprenaient jusqu’à présent guère au-delà de leur silo. Ils n’avaient nulle raison solide de penser que de leur travail adviendrait quelque bien commun. Ou plutôt, ils avaient au moins deux raisons : une méthode scientifique toujours incertaine, et parfois la notion de médecins progrès comme lointain écho, mais fort dissonant, du logos entekhnos de saint Basile. Les scientifiques croyaient comprendre leur objet, tout en espérant que quelqu’un en maîtriserait le déploiement. Nous savons maintenant, grâce aux auteurs, ce qu’il en advint.

On se demande alors si ce ne serait pas, davantage encore que la rupture, la radicalisation, voire la continuation de cette modalité, qui ouvrit la porte aux cybiontes.

Bayard, 2021
408 p. 19,90 €

Arnaud Billion

Juriste spécialisé en droit d'auteur et chercheur chez IBM, Arnaud Billion s'intéresse aux champs du droit informatisé et de la régulation de l'informatique.

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Il était une fois le travail social

La crise sanitaire a amplifié et accéléré diverses tendances qui lui préexistaient : vulnérabilité et pauvreté de la population, violence de la dématérialisation numérique, usure des travailleurs sociaux et remise en cause des mécanismes de solidarité. Dans ce contexte, que peut encore faire le travail social ? Peut-il encore remplir une mission d’émancipation ? Peut-il s’inspirer de l’éthique du care ? Le dossier, coordonné par Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, mène l’enquête auprès des travailleuses et travailleurs sociaux. À lire aussi dans ce numéro : le procès des attentats du 13-Novembre, les nations et l’Europe, l’extrême droite au centre, l’utopie Joyce et Pasolini, le mythe à taille humaine.