Correspondance 1973-2016 de Michel Déon et Pierre Joannon
La publication de la correspondance Déon-Joannon est essentielle pour ceux qui voudront entretenir la mémoire de l’auteur des Poneys sauvages (1970) et du Jeune homme vert (1975). Préfaçant la correspondance Morand-Chardonne, Michel Déon avait écrit que « le genre épistolaire offre les plus grandes latitudes quand on a un souvenir, une idée, un livre à se partager1 ». Dans cette correspondance Déon-Joannon, on trouvera néanmoins peu de souvenirs ; des idées, quelques unes ; mais des livres à se partager, beaucoup. Il existe une réelle et franche amitié entre les deux hommes qui se sont fréquentés pendant de longues années sans jamais se perdre de vue. Dans le comté de Galway en Irlande chez les Déon, dans le Connemara ou à la villa Les Chênes verts à Antibes chez les Joannon, passage du Perron à Paris, à la table de leur petit italien, ou chez Moran’s Oyster Cottage, non loin de Tynagh, ils ont toujours été fidèles aux rendez-vous donnés.
On ne cherchera pas à mettre les deux épistoliers sur un pied d’égalité, ni à les comparer. Pierre Joannon sait bien qu’il n’est pas le Chardonne d’un Morand, ni le Marceau d’un Déon2. Pierre Joannon, c’est l’ami discret, le conseiller, l’agent qui lui ouvrira les portes de l’Irlande officielle, l’imposera comme préfacier de productions diverses et variées, lui signalera articles, critiques, éditions rares et beaux-papiers. Mais Pierre Joannon, c’est aussi, dans une certaine mesure, le grand absent de cette correspondance : la plupart de ses lettres n’ayant pas été retrouvée, il faut attendre le 27 février 2004 pour le lire enfin. C’est donc la belle figure de Déon qui s’impose, le dernier des hussards légendaires, affable, courtois, railleur, humble et bienveillant, plein d’un humour généreux et non point cruel, à qui Pierre Joannon sert tour à tour d’aiguillon, de boute-en-train et d’indic, joignant à ses courriers toujours un tas de livres et de coupures de presse.
Après la lecture de ces quatre cent quatre lettres qui s’échelonnent de 1973 à 2016, on ressent l’impression, agréable, d’avoir vécu une longue après-midi d’un lumineux mois d’août. C’est d’abord un déjeuner de soleil, Déon est au zénith. Il a reçu le prix Interallié pour Les Poneys sauvages, s’apprête à recevoir le grand prix de l’Académie française pour Un taxi mauve (1973), qui sera adapté au cinéma par Yves Boisset en 1977, et prépare son élection à l’Académie française. Il est plongé dans l’écriture de nouveaux romans, dans lesquels il transpose sa vie, et voyage pour en parler et les faire aimer.
Puis c’est la montée du soir : Déon lit beaucoup, s’intéresse aux autres et ne craint pas la concurrence. Il croule sous les services de presse ; quai Conti, il est présent et efficace à la commission des grands prix littéraires. Il cherche les nouveaux talents, se réjouit du succès des uns et des autres, se fait protecteur des petits nouveaux. Déon a aimé Michel Houellebecq, ce « funambule qui sait tout », François-Henri Désérable et son Tu montreras ma tête au peuple (2013), « à ne pas laisser passer », Dominique Fernandez, « un bel écrivain », Jean Rolin, « qui vit toujours sur la corde raide », Hédi Kaddour et Boualem Sansal, couronnés par l’Académie française : « Ce choix est bon pour la chère Algérie qui sortira un peu de sa prison », Vincent Delecroix et son Tombeau d’Achille (2008) et Jean Echenoz avec Courir (2008), « qui relèvent le standing de la littérature française », Paddy Leigh Fermor, « quel homme, quel passé ! ». Mais taisez-vous, j’entends venir un ange, il serait temps de renouer avec les maîtres : « Toute cette “Kultur” me détourne de lectures plus belles », Balzac, Rabelais… « C’est tout de même mieux que du…je ne donne plus de noms. » Enfin, Déon s’efface : Horseman, pass by!
- 1. Jacques Chardonne et Paul Morand, Correspondance, t. 1 : 1949-1960, éd. Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 2013.
- 2. M. Déon et Félicien Marceau, De Marceau à Déon. De Michel à Félicien. Lettres 1955-2005, éd. Alice Déon, Paris, Gallimard, coll. « Éditions originales », 2011.