Diên Biên Phu. Les leçons d’une défaite, de Pierre Servent
Diên Biên Phu reste une défaite encore largement impensée par les Français. Elle est voilée par la tragédie algérienne, qui débute la même année, et par des enjeux plus contemporains liés à l’immigration extra-européenne. La France perd une bataille entre le 13 mars et le 7 mai 1954, mais elle ne sait pas encore qu’elle a déjà perdu la guerre en Indochine et qu’elle en sera expulsée quelques mois plus tard.
Les acteurs de la tragédie antique qui se joue à Diên Biên Phu évoluent dans un cadre aux codes classiques : unité de lieu (la cuvette et ses gradins montagneux), unité de temps (cinquante-six jours continus) et unité d’action (tout se passe sur ce théâtre extrême-oriental). Le rapport de force entre les deux partis est globalement d’un contre dix en faveur du Viêt Minh, sous le joug du général Vö Nguyên Giáp, qui dispose d’infanterie, d’artillerie, de défense contre avions, de génie (déminage, terrassement, moyens de franchissement) et de dizaines de supplétifs capables de se sacrifier pour bouter les impérialistes français hors de leur pays et concrétiser l’ambition de Hô Chi Minh. Giáp a massé, à l’été 1953, 125 000 troupes régulières entraînées par la Chine, 150 000 effectifs puisés dans la population et 75 000 forces purement territoriales.
Côté français, le personnage central est Henri Navarre. Cavalier émérite, spécialiste du renseignement, ancien combattant des deux guerres mondiales, il est nommé commandant en chef du corps expéditionnaire, succédant à Raoul Salan. Il compte sur 175 000 hommes et 55 000 supplétifs locaux. Il est d’emblée confronté au défi de couvrir un territoire gigantesque, qui étire et épuise les forces françaises et celles des États associés (Vietnam, Laos, Cambodge), tiraillées, parcellisées, épuisées. Il renvoie en métropole des personnels de l’état-major qu’il juge inertes. Quadrature du cercle : Navarre doit à la fois libérer des territoires et tenir le terrain.
Sous la pression des troupes de Giáp, le camp français est progressivement grignoté, vidé, excavé malgré ses tirs d’artillerie, ses bombardements au napalm, ses bouchons de mines et ses barbelés. Le génie de Giáp est de défier le raisonnement rationnel des Français en faisant appel au peuple, en jouant de la force de l’éducation politique face aux contingences matérielles auxquelles les capitalistes attachent trop d’importance. La variable d’ajustement, selon Giáp, c’est l’homme, le soldat, le paysan, qui, pour le Viêt Minh, est une sorte de carburant à bas coût du moteur révolutionnaire. Pour la galaxie communiste, extrêmement mobilisée en faveur de la cause indochinoise, la chute du camp retranchée de Diên Biên Phu est saluée comme la victoire de la vertu révolutionnaire marxiste sur le vice capitaliste.
Pour résumer la posture française, Pierre Servent explique qu’à partir des échecs des premières quarante-huit heures, les Français à Diên Biên Phu ont été en permanence acculés, subissant le plus souvent le déroulement des affrontements, accablés de revers non anticipés, contraints d’imaginer des solutions de rechange sous pression et donc en étant inhibés. En dehors de quelques actions heureuses, comme les contre-attaques de Marcel Bigeard, les options tactiques des Français se sont refermées les unes après les autres sans que Navarre puisse faire quoi que ce soit pour renverser le rapport de forces avec le Viêt Minh. Il en sera tenu, en parti injustement, responsable de la défaite de Diên Biên Phu, alors même qu’il récupère une force expéditionnaire en piètre état. En réalité, la défaite dans la cuvette est le symptôme fatal de l’impuissance politique française et le réceptacle de ce que l’armée française peut produire de meilleur et de pire.
Le bilan global de cette tragédie antique jouée en Indochine est de 135 367 pertes. La détestation entre généraux, l’absence d’humilité à Paris et la publicité des décisions politiques et militaires envisagées ont joué contre la France, comme en maintes autres occasions. Entre octobre 1955 et septembre 1956, la France quitte le Vietnam. Les indépendances tunisienne et marocaine sont proches. La guerre d’Algérie sonnera le glas de la IVe République et de l’empire français.