Bristol de Jean Echenoz

Jean Echenoz nous montre un monde très bas de plafond ; des âmes qui ne jettent jamais un regard vers le ciel ; des gens qui ne rentrent jamais en eux-mêmes ; des vies cousues au hasard ; des couples qui se font sans un sourire ; des corps lourds qui ne pensent qu’à manger et des cœurs sans attache ; un univers vide, où règne l’Ennui. Mais dans cette ménagerie, un ange passe.


Avec Cherokee en 1983 et jusqu’à Je m’en vais en 1999, Jean Echenoz a conquis un large lectorat si fidèle et passionné que s’il continue à écrire plus de quarante ans plus tard, il semble que ce soit presque par politesse, pour éviter la brouille. Quand on a pris l’habitude d’envoyer ses vœux, on ne l’abandonne pas : ça pourrait froisser. Les romans de Jean Echenoz sont cette carte de vœux qu’on attend et qu’on finit toujours par recevoir. À un lecteur qui lui disait tout le plaisir qu’il avait à le lire, Jean Echenoz répondait que c’était cela qui le persuadait de raconter encore des histoires. Son dernier roman, Bristol, n’appartient pas au cycle des biographies romancées qu’il a consacrées à Tesla (Des éclairs), Ravel (Ravel), Zatopek (Courir) mais plutôt à celui des romans géographiques.

Robert Bristol, le héros, est réalisateur de films ; il quitte son appartement de la rue des Eaux (75016), prend le train Intercités 5959 pour Nevers, tourne un film à Bob City, chef-lieu du sous-district de Bobirwa, dans le bassin-versant du Limpopo (Afrique australe), repasse à Paris, fait un saut de puce à Nevers, à Limoges, s’attarde au port de La Rochelle et réintègre finalement son appartement, pour « traîner au salon et se servir un verre, s’assoir en soufflant dans un fauteuil, allumer la télévision ». Robert Bristol apparaît comme le lointain, très lointain, cousin de Fabrice Del Dongo (La Chartreuse de Parme) et d’Angelo Pardi (Le Hussard sur le toit) : comme Stendhal et Giono avant lui, Echenoz joue avec son personnage comme avec une boule de flipper qu’il s’amuse à envoyer on ne sait où, se frotter à on ne sait qui – « dès lors, on est en droit de s’interroger. On peut se demander si ce voyage sans but, déclenché par on ne sait trop quoi, ne devient pas une entreprise lassante et pesante, sinon vaine ».

Légèrement exaspéré par son héros médiocre, sans volonté, qui ne sait que saisir les occasions mais jamais les provoquer, Jean Echenoz ne lâche pourtant pas la caméra qu’il promène tout au long du chemin. Et pour nous montrer quoi ? Un monde très bas de plafond ; des âmes qui ne jettent jamais un regard vers le ciel ; des gens qui ne rentrent jamais en eux-mêmes ; des vies cousues au hasard ; des couples qui se font sans un sourire ; des corps lourds qui ne pensent qu’à manger et des cœurs sans attache ; un univers vide, où règne l’Ennui, ce monstre délicat qui, dans un bâillement, avalerait le monde. Mais dans cette ménagerie, un ange passe : Céleste Oppen, un être énigmatique qui lit Bernanos au plus près du soleil… pour se brûler les ailes ?

Éditions de Minuit, 2025
208 p. 19 €