Femme ! Vie ! Liberté ! de Chowra Makaremi

L’ouvrage de Chowra Makaremi entrelace le récit de la révolte iranienne de l’automne et de l’hiver 2022-2023, l’argumentation théorique et des fragments d’histoire, y compris de celle de l’autrice.


Sous les couleurs orange et rouge de la couverture qui renvoient aux feux de la rue iranienne, l’ouvrage de Chowra Makaremi entrelace le récit de la révolte iranienne de l’automne et de l’hiver 2022-2023, vécue à distance, l’argumentation théorique et des fragments d’histoire, y compris de celle de l’autrice.

Le 15 septembre 2022, Niloofar Hamedi photographie une famille désespérée dans le couloir d’un hôpital, celle de la jeune Jina Mahsa Amini, qui meurt le lendemain (son premier prénom, d’origine kurde, n’a pas été enregistré à l’état civil). Le jour de son enterrement, le slogan « Jan Jian Azadi » envahit les rues du Kurdistan iranien. Shirin Amoli, membre du Parti pour une vie libre au Kurdistan, exécutée en mai 2009 à la prison d’Evin, l’avait écrit sur le mur de sa cellule. Il devient le symbole du refus de tout un système de ségrégation et de l’idéologie « martyropathe » de la République islamique.

Aussitôt après l’assassinat, les Iraniennes ôtent leurs voiles et contestent le contrôle étatique de l’espace public : elles franchissent ainsi une « ligne rouge » qui, avec d’autres, dessine les contours de l’idéologie de la République islamique et qui sont mises en œuvre, depuis quarante-cinq ans, par la répression, la violence, la terreur et la propagande. La domination ethnique et religieuse du centre perse et chiite est connue des Kurdes, justifiée par la défense de l’intégrité territoriale, comme elle est connue par les minorités du Baloutchistan, justifiée par le danger séparatiste. Un mois plus tard, des écolières sont empoisonnées à Qom. Comme les talibans en Afghanistan, la République islamique met en œuvre une violence punitive contre les femmes, depuis les décrets sur le voile obligatoire en 1979-1980.

Du 8 décembre 2022 au 10 janvier 2023, Mohsen Shakeri, Majidreza Rahnavard, Mohammad Hosseini et Mohammad Mehdi Karami sont pendus. Ce dernier dit à son père : « Je vais être exécuté. Ne le dis pas à maman. » Makaremi évoque alors le « défi cognitif » de cette tragédie qui brouille le rapport au réel et habille la violence de l’État. L’effet de terreur des pendaisons, qui paralysent, donnent la nausée et font enrager, rappelle les crimes d’État fin qui ont fait émerger la figure de la mère martyre. Ainsi, les mères de Khavaran portent le deuil de leurs enfants détenus et exécutés à partir de l’été 1981 : « Collectivement, ce n’est pas la mémoire qui emprisonne, mais l’oubli. »

Le soulèvement « Femme ! Vie ! Liberté ! » n’est pas un mouvement isolé. D’autres l’ont précédé, chez les féministes et les étudiants. Le Mouvement vert de 2009 a déclenché l’émigration massive des journalistes iraniens, dont beaucoup ont continué de travailler en exil : ils occupent désormais « un espace d’information transnational, influencent profondément la construction de l’iranité au-dedans et au-dehors du pays, [… et] couvrent les révoltes d’aujourd’hui avec une mémoire et un regard nourri de ces expériences politiques passées. » Les « révoltes des assoiffés » de 2021, face au manque d’eau potable, notamment en Khouzestan, sont dues à la mauvaise gestion et au détournement de fonds publiques. Ces divers mouvements de contestation font émerger un sujet collectif qui conteste l’ordre imposé par la République islamique. Il comprend aussi la génération née dans les années 2000, les classes populaires et les pauvres, dont le contrat social avec l’État (redistribution contre adhésion) est désormais rompu.

Les souvenirs d’enfance de Makaremi luttent contre l’oubli de l’histoire iranienne, notamment les massacres de prisonniers en 1988. Ainsi, son grand-père apprend la mort de sa mère, parle de sa tante Fataneh assassinée et évoque l’usage généralisé de la torture dans les prisons. Elle rappelle également le rôle d’Ebrahim Raïssi, actuel président de la République Islamique, dans les massacres. Tandis que le régime tente d’effacer la mémoire des victimes, les survivants tentent de la préserver : le « rond-point des exécutés » constitue la contre-mémoire de la violence.

Makaremi décrit les ravages des entreprises idéologiques qui revendiquent la révolution de 1979 : langue colonisée par les mots sans vie et sans sens de sa tante, domination du monde pénitentiaire, soumission des femmes réduites à l’état de nourrices. Selon Makaremi, si les idéologies survivent, c’est parce qu’il existe des statu quo.

Le « 11 février 2023 » est le 44e anniversaire de la révolution, qui a perdu le monde de référence dans lequel elle était née. Ce livre qui avait commencé par la mention : « Aux guerrières » se termine avec les noms des victimes. La reconnaissance de l’ultime sacrifice des héros des temps insurrectionnels accomplit ce parcours de réflexion. « Femme ! Vie ! Liberté ! » ne pouvait être écrit ainsi qu’avec un sens d’humanité débordante et un savoir académique indéniable.

Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran, La Découverte, 2023
352 p. 21 €