Paul Ricœur : les pouvoirs de l’imagination
Introduction
À une époque marquée par l’envahissement des images numériques, la pensée de Paul Ricœur réhabilite la puissance créative de l’imagination et souligne le pouvoir critique de la fiction. À l’occasion de la parution d’un cours inédit du philosophe (L’Imagination, Presses de l’université de Chicago, Seuil, 2024), ce dossier, coordonné par Azadeh Thiriez-Arjangi, propose d’introduire à la théorie ricœurienne de la fiction.
La question de l’imagination n’a cessé de préoccuper Paul Ricœur tout au long de son itinéraire philosophique : depuis la Philosophie de la volonté (1950) jusqu’à Parcours de la reconnaissance (2004), elle accompagne chaque étape de l’élaboration de son anthropologie philosophique comme s’il avait voulu percer toujours davantage le mystère de cette puissance poétique, théorique et pratique qui constitue, selon lui, le cœur vivant de la subjectivité et de l’agir humains.
Comme le remarque Jean-Luc Amalric, Ricœur n’a pourtant écrit aucun livre qui soit exclusivement dédié à l’imagination1. Les deux ouvrages dans lesquels le philosophe consacre les réflexions les plus développées à ce sujet sont issus de deux cours donnés durant le même semestre d’automne 1975 à l’université de Chicago. Le premier cours porte sur l’imaginaire social et il est déjà bien connu des lecteurs de Ricœur : il a été publié dans sa traduction française en 1997 sous le titre L’Idéologie et l’Utopie2. Le second cours est consacré à l’élaboration d’une théorie originale de l’imagination productrice comme fiction : il vient de paraître simultanément aux Presses de l’université de Chicago et aux éditions du Seuil.
Fruit d’un travail éditorial de longue haleine, rendu possible par l’autorisation de publication généreusement accordée par la famille Ricœur, L’Imagination est donc le premier cours de Ricœur publié à titre posthume3. Ce texte inédit s’étend sur près de quatre cents pages et il est gouverné par une polarité essentielle que Ricœur met en parallèle avec celle de l’idéologie et de l’utopie, qui gouvernait son cours sur l’imaginaire social. Cette polarité, c’est celle de l’imagination reproductrice comme tableau et de l’imagination productrice comme fiction : alors que la tradition a généralement critiqué la première comme illusoire et trompeuse, en même temps qu’elle ignorait ou occultait la seconde, Ricœur réhabilite la puissance créatrice de l’imagination dans le cadre d’une théorie générale de la fiction, étayée sur une exploration de la créativité langagière et du travail de production des œuvres fictionnelles.
Ricœur réhabilite la puissance créatrice de l’imagination dans le cadre d’une théorie générale de la fiction.
Dans les deux premières parties du cours, Ricœur déploie une interrogation historique et critique sur le problème de l’imagination dans la philosophie occidentale pour déboucher, dans une troisième partie, sur une théorie originale de la fiction comme puissance de découverte et d’invention. Cette dernière est susceptible de transformer notre conception du monde tout en refaçonnant et en réorientant notre agir. La première partie est consacrée aux conceptions classiques de l’imagination depuis Aristote jusqu’à Kant en passant par Pascal, Spinoza et Hume. Elle culmine dans une analyse de la question de l’imagination productrice dans la Critique de la raison pure et la Critique de la faculté de juger. Elle est suivie, dans une seconde partie, par une confrontation serrée entre philosophie analytique et phénoménologie, dans laquelle se trouvent abordées successivement les thèses de Ryle, Price, Wittgenstein, Husserl et Sartre sur l’imagination. Dans une troisième partie, enfin, Ricœur présente les grandes lignes de sa propre théorie de la fiction et de l’imagination productrice, à travers un exposé de sa conception de la métaphore ainsi qu’une analyse de la peinture et de la théorie des modèles scientifiques.
Quand on sait l’importance de la question de l’imagination dans l’œuvre de Ricœur – qu’il s’agisse du projet avorté d’une « poétique de la volonté » évoqué dès les années 1950 dans la Philosophie de la volonté, de l’herméneutique de l’imagination symbolique déployée dans La Symbolique du mal (1960) ou de la théorie de l’innovation sémantique dans la métaphore et le récit exposée dans La Métaphore vive (1975) et dans Temps et récit (1983-1985) –, la publication de L’Imagination constitue à l’évidence un événement. Parce qu’il focalise son attention sur une analyse détaillée du travail créatif de schématisation de l’imagination qui restait généralement à l’arrière-plan des œuvres publiées du philosophe, le cours de 1975 éclaire en effet d’un jour nouveau notre compréhension de la philosophie de Ricœur. En mettant au jour la puissance heuristique et la portée ontologique de la fiction dans les domaines de la poésie, de la création artistique, de la connaissance scientifique et de l’action, il montre comment l’imagination productrice gouverne de part en part l’anthropologie philosophique ricœurienne.
L’intérêt, l’actualité et la portée de ce cours sont pourtant loin de se limiter au cercle étroit des interprètes de Ricœur. À une époque marquée par l’envahissement des images numériques et la « fictionnalisation » croissante de nos régimes d’existence, L’Imagination s’adresse à tout lecteur qui voudrait comprendre aujourd’hui comment l’imagination imprègne l’ensemble de nos activités de pensée et de nos actions et comment le pouvoir critique de la fiction peut contribuer de manière décisive à notre effort d’émancipation.
Dans la mesure où le cours de 1975 constitue assurément l’exposé le plus détaillé de la philosophie ricœurienne de l’imagination, on peut ainsi le lire tout à la fois comme une invitation à découvrir la philosophie de Ricœur, à travers sa théorie de l’imagination productrice comme fiction, et comme une invitation à découvrir les puissances critiques et libératrices de l’imagination à travers la réflexion approfondie que lui consacre le philosophe.
C’est dans cette double perspective que se déploie le parcours réflexif que nous livre ce dossier. Jean-Luc Amalric propose d’abord une présentation synthétique du cours et de ses enjeux, qui insiste particulièrement sur les orientations kantienne et bachelardienne de la philosophie de l’imagination de Ricœur et sur l’apport original que représente l’analyse de la peinture qui nous est proposée dans la leçon 17. Jérôme Porée rappelle pour sa part l’ancienneté du thème de l’imagination chez Ricœur et met l’accent sur son ancrage anthropologique en le reliant étroitement aux thèmes de la naissance et de « la liberté selon l’espérance » qui traversent toute l’œuvre du philosophe. C’est dans cette orientation anthropologique que se situe également Jean-Philippe Pierron, mais pour analyser, de son côté, l’articulation de l’imagination et de la volonté, et la fonction éthique et émancipatrice que Ricœur confère à la fiction. Le dossier s’achève enfin sur une table ronde entre Olivier Abel, Michaël Fœssel et Olivier Mongin qui revient sur les apports originaux du cours et les dialogues philosophiques qu’il met en œuvre : tout en situant L’Imagination dans l’œuvre du philosophe, l’entretien explore en particulier les versants cognitifs, pratiques et esthétiques de la théorie ricœurienne de la fiction.
- 1. Paul Ricœur, L’Imagination. Cours à l’Université de Chicago (1975), éd. George H. Taylor, Robert D. Sweeney, Jean-Luc Amalric et Patrick F. Crosby, trad. J.-L. Amalric, suivi de Séminaire de la rue Parmentier (1973-1974), Paris, Seuil, coll. « Bibliothèque Ricœur », 2024. J.-L. Amalric a d’abord travaillé sur les notes manuscrites de Ricœur (assisté dans un premier temps par Patricia Lavelle), pour procéder ensuite, en collaboration avec George H. Taylor, à la révision et à l’établissement de la version définitive de ce texte retranscrit à partir des enregistrements du cours.
- 2. P. Ricœur, L’Idéologie et l’Utopie, trad. Myriam Revault d’Allonnes et Joël Roman, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 1997.
- 3. Il s’agit donc du troisième cours de Ricœur publié, puisque, outre L’Idéologie et l’Utopie, son cours sur Platon et Aristote, professé en 1953-1954 à l’université de Strasbourg (Être, essence et substance chez Platon et Aristote), a été publié par la Société d’édition de l’enseignement supérieur en 1982, puis par les éditions du Seuil, sous la responsabilité éditoriale de Jean-Louis Schlegel, dans la collection « La couleur des idées », en 2011.