Les aurores incertaines de Samuel Forey

Il émane de ce livre une densité et une profondeur qui vont au-delà du grand reportage.


Samuel Forey fait partie d’une génération de journalistes talentueux révélés lors de la révolution égyptienne en 2011. Servis par une belle écriture, précise et travaillée, ses reportages sur la bataille de Mossoul, « à hauteur d’homme1 », lui ont valu en 2017 le prix Albert-Londres puis le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre.

De ses six années passées à arpenter le Moyen-Orient, carnet de notes à la main, Samuel Forey a tiré un récit d’initiation intime et puissant. Il nous invite à le suivre dans ses pérégrinations et, en nous faisant entrer dans les coulisses de sa vie de pigiste, narre une histoire plus secrète et personnelle : sa rencontre avec une région et ses peuples en révolution, ses premiers enthousiasmes, ses déceptions, ses difficultés, ses doutes et ses fantômes familiaux.

En février 2011, le jeune journaliste s’est installé au Caire pendant la révolution, dont il observe le tourbillon vertigineux. De là, il sillonne la région, traverse des immensités désertiques, rencontre des hommes et des femmes dont il dresse des portraits fascinants. De Tahrir à Erbil, le lecteur est immergé dans les soubresauts du Moyen-Orient, de ses espoirs et de la violence qui le déchire.

Pour Paris-Match, il arpente les champs de pavot du Sinaï en compagnie de contrebandiers. Plus tard, il franchira le passage de Rafah, pénétrera dans Gaza sous les bombes et en rapportera le récit poignant d’une famille gazaouie soudainement fauchée par un raid aérien. À Damas ou au Caire, il croise des moukhabarat (les agents du renseignement), parfois absurdes, souvent terrifiants, et, dans les bars de Damas ou les commissariats égyptiens, retranscrit l’atmosphère oppressante des dictatures arabes.

À l’enthousiasme révolutionnaire succèdent les désillusions et la violence. La répression s’abat en Égypte, les Yazidis sont exterminés par l’État islamique et la guerre déploie son ombre sur l’Irak. Après avoir contemplé les morts du massacre de Rabaa al-Adawiya, gisant par centaines dans la mosquée al-Iman, Samuel Forey va et vient au Kurdistan, en Irak, en Syrie, en Turquie. La guerre fait rage contre l’État islamique. Ses retours à Paris sont étouffants, parmi ceux qui ne peuvent pas comprendre. Alors il repart, ne trouvant d’apaisement et d’accomplissement que dans le chaos.

Puis vient la bataille de Mossoul. Les séquences intenses succèdent à des moments d’attente interminables, comme dans un film de Pierre Schoendoerffer. En une longue phrase de plusieurs pages – qui n’est pas sans rappeler Zone de Mathias Énard –, l’auteur nous plonge avec brio dans une haletante description de bataille urbaine. On sent le souffle puissant des bombes, l’odeur des corps dans la chaleur. On éprouve la fatigue, le désespoir, la peur et la fureur de vivre, l’excitation, la tension. Les horreurs et l’abjection de la guerre. La mort qui revient sans cesse. Là-bas, ici, que l’on ne laisse jamais longtemps derrière soi. Mossoul Ouest, juin 2017, l’explosion d’une mine qui emporte ses camarades, Bakhtiyar Haddad, Véronique Robert et Stéphane Villeneuve. Samuel a survécu. Il est primé, mais qu’importe.

Il émane de ce livre une densité et une profondeur qui vont au-delà du grand reportage. Périple parfois macabre mais excitant comme une chevauchée avec Satan, la monture du bâtard kirghize dans Fortune carrée de Joseph Kessel, ce récit est aussi, au-delà des mots, la mise en abyme d’un itinéraire ardu, celui de l’homme qui, à l’aurore incertaine de sa vie, se révèle à travers le journalisme. Parce qu’il livre l’intime sans exhibitionnisme, avec une plume toujours magnifique, ce livre est bien plus qu’un classique journal de guerre, c’est une page de littérature dans la veine de Kessel, exaltante et éprouvante à la fois.

  • 1. Thierry Oberlé, « Prix Albert-Londres 2017 : Samuel Forey, le reportage à hauteur d’hommes », Le Figaro, 4 juillet 2017.
Grasset, 2023
480 p. 25 €