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Notes de lecture

Dans le même numéro

Un Génocide pour l’exemple de Fabrice Epstein

juin 2019

Alors qu’il s’apprête à devenir avocat, Fabrice Epstein se rend, en 2007, au Rwanda et à Arusha, pour y observer la justice d’après le génocide à l’œuvre. Ce voyage initiatique l’amènera à se proposer en 2011 comme avocat commis d’office pour la défense devant la Cour d’assises de Paris du rwandais Pascal Simbikwanga, premier accusé poursuivi en France sous la qualification de crime de génocide.

Pourquoi et comment défend-on un homme accusé de complicité de génocide quand on s’appelle Epstein et qu’une partie de sa famille a été victime de la Shoah ? C’est à ces deux questions que répond Un Génocide pour l’exemple. L’auteur raconte aussi, de façon nécessairement subjective, eu égard à la position qui était la sienne, mais sans plus de complaisance pour la justice française que pour lui-même, ce premier procès d’exception, qui s’est ouvert début 2014 aux assises de Paris.

À l’époque, les relations diplomatiques entre Paris et Kigali, après avoir été rompues de 2006 à 2009, restent tendues : Kigali continue d’accuser la France d’avoir participé au génocide de 1994, tandis que restent sous le coup d’une mise en examen par des juges d’instruction français des proches du président Kagamé, accusés d’avoir provoqué l’accident de l’avion à bord duquel se trouvait le président ­Habyarimana, en avril 1994.

En 2014, à quelques mois de sa fermeture, le bilan judiciaire du Tribunal pénal international pour le Rwanda (Tpir) est, quant à lui, mitigé : si des condamnations – notamment pour génocide – d’acteurs clés des massacres commis contre les Tutsi ont été prononcées, d’autres suspects majeurs des crimes les plus graves restent impunis et le Tpir n’a pas entamé, comme pourtant il en avait été missionné par les Nations unies, de poursuites contre les auteurs des crimes commis par le parti tutsi du Front patriotique rwandais (Fpr), en représailles au génocide commis par les Hutu contre les Tutsi.

Fabrice Epstein a prêté serment depuis peu quand il plonge dans ce qu’il nomme « la longue nuit rwandaise ». Ce qu’il a vu en 2007 au Rwanda et à Arusha lui a laissé un goût amer : les gacaca rendent une justice de masse, peu équitable, sous la tutelle du très autoritaire nouveau régime tutsi ; le mensonge ou, à tout le moins, les arrangements avec la vérité y sont fréquents, comme de nombreux chercheurs ayant enquêté sur le terrain en témoigneront[1]. Les juges du Tpir sont, quant à eux, selon l’auteur, souvent « réglés sur les horloges diplomatiques ».

L’affaire Simbikwanga dont s’est emparée la justice française, au nom de la compétence universelle, va mettre à rude épreuve la conception exigeante qu’a le jeune avocat d’un État de droit, de la justice et de la défense pénales. Pascal Simbikwanga, né de mère tutsi et de père hutu, est, à l’image du Rwanda, un homme complexe ; il est aussi charismatique, sans néanmoins attirer la sympathie. Il aime la France, les livres, l’esprit des Lumières et admirait Habyarimana dont il fut, un temps, le garde du corps. En avril 1994, il a caché ses voisins tutsi chez lui. On le suspecte d’avoir armé les interahamwe.

Jusqu’en 2008, le Rwanda ne s’est jamais soucié de poursuivre Pascal Simbikwanga, avant de soudain dresser contre lui un acte d’accusation. Celui-ci, arrêté en 2009 à Mayotte, plutôt que d’être livré au Rwanda qui le réclame, sera jugé en France, sous la pression du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (Cpcr) qui y a déposé plainte. Pour le Parquet, peu importent les approximations du dossier et les mensonges avérés de certains témoins : alors que Kigali s’apprête à célébrer le vingtième anniversaire du génocide, une condamnation pour génocide serait un gage d’apaisement des relations entre Paris et Kigali. Et ce serait une première en France de surcroît, où nul n’a jamais été poursuivi ni condamné sous cette qualification. L’auteur fustige la duplicité de la France, rattrapée vingt ans après par son histoire, à propos du génocide rwandais : « De partenaire, elle s’est érigée en juge. »

L’accusation – sur laquelle pèse la charge de la preuve – et, accessoirement, les parties civiles, se doivent de démontrer la culpabilité de l’accusé du crime de génocide : il leur faut établir sa volonté d’apporter, en tant que complice, en connaissance de cause, l’aide et l’assistance propres à détruire tout ou partie d’un groupe. Philippe Sands, professeur de droit qui assiste, en tant qu’avocat, les victimes dans de nombreux dossiers de crimes internationaux, explique la grande difficulté qu’il y a à apporter la preuve du crime de génocide[2]. Cette difficulté est accrue, en droit pénal français, puisqu’il faut prouver également que les faits ont été commis en exécution d’un « plan concerté » dont l’accusé a connaissance.

C’est sur le terrain probatoire que Fabrice Epstein va naturellement fonder principalement sa défense. Ainsi objecte-t-il, lorsque les témoins de contexte en viennent à comparer le génocide des Tutsi à la Shoah, qu’au Rwanda, « il n’existe aucun équivalent de Wansee […] Vingt ans d’efforts du Tpir ont montré que le génocide n’avait pas été préparé par écrit, pensé comme l’avait été la solution finale imaginée par les Nazis ».

Comme le résistant Albert Naud avait âprement défendu Pierre Laval pour lequel il avait été commis d’office, même s’il savait que son sort était déjà scellé, Fabrice Epstein défend Simbikwanga, ferraillant avec le Parquet et les témoins lorsque ceux-ci ­s’accommodent d’arrangements avec la vérité, quitte à être aussitôt taxé de négationnisme par les parties civiles, enclines à dénier à l’accusé le droit élémentaire d’être défendu et de mettre les témoins face à leurs contradictions.

Sans cette exigence de vérité – plus impérieuse encore eu égard à la gravité du crime poursuivi – que revendique légitimement Fabrice Epstein pour son client, il n’est pourtant pas de justice crédible. La vérité qu’il savait si difficile à garantir[3] obsédait Primo Levi lorsqu’il devait témoigner. « Nous ne devons pas reculer devant la vérité », disait-il, lui que l’on décrit comme « impitoyable critique de sa mémoire […], si intraitable avec lui-même qu’il jauge le degré de crédibilité de chacune de ses affirmations et qu’il corrige systématiquement ses erreurs[4]. »

En 2007, le voyage de l’auteur au Rwanda avait entrouvert une brèche dans son histoire familiale, faite de silences et de cendres ; le procès ­Simbikwanga l’aura ouverte un peu plus. Il s’est révélé pour lui une « affaire d’identité ».

Après le prononcé du verdict pour le moins ambigu – bien que reconnu coupable de complicité de génocide, ­Simbikwanga ne sera en effet condamné qu’à vingt-cinq ans de réclusion criminelle –, c’est à la reconstitution de son identité que Fabrice Epstein va s’atteler en partant, en Biélorussie, avec son père, sur la terre du shtetl de Kletsk où vivait et fut abattue par les SS, en octobre 1941, une grande partie de sa famille. Abattue devant l’église, comme des centaines de Tutsi furent, eux aussi, massacrés en 1994, devant l’église de Murambi. « De mon voyage au Rwanda, je conservais des images indélébiles, écrit-il. Dans les petits villages, les églises buvaient le sang des Tutsis. […] Je ne savais pas alors que ces villages étaient aussi les miens. »

Dans les archives familiales, il retrouve l’entretien qu’avait donné, en 1960, son grand-père Noé à un journaliste venu l’interroger sur sa vie dans le camp de travail où il avait été fait prisonnier pendant la guerre. En conclusion de son récit, Noé Epstein avait, à ­l’intention des jeunes générations, cité la Bible : « Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un indigène au milieu de vous; vous l’aimerez comme vous-même. » S’il a accepté de défendre Pascal Simbikwanga, Fabrice Epstein dit que c’est parce qu’il était étranger, parce que « en tant que juif, [il]lui devai[t] l’hospitalité de [s]on esprit ».

 

[1] - Voir Bert Ingelaere, Inside Rwanda’s gacaca Courts, Madison, The University of Wisconsin Press, 2016.

[2] - Voir Philippe Sands, Retour à Lemberg, Paris, Albin Michel, 2017, et mon compte rendu dans Esprit, janvier-février 2018.

[3] - « La mémoire, instrument merveilleux mais trompeur », affirmait Primo Levi dans Les Naufragés et les Rescapés [1986], trad. par André Maugé, Paris, Gallimard, 1989.

[4] - Voir Primo Levi, Ainsi fut Auschwitz. Témoignages (1945-1986), trad. par Marc Lesage, Paris, Les Belles Lettres, 2019.

Le Cerf, 2019
312 p. 22 €

Bénédicte Chesnelong

Jusque récemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans...

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