La Chine et ses démons. Aux sources du sino-totalitarisme d'Emmanuel Dubois de Prisque
Ce livre irritera plus d’un lecteur par le caractère tranché de sa thèse et par son manque d’empathie à l’égard de la culture chinoise – on pourrait facilement lui reprocher d’opposer à la Chine une image idéalisée de l’Occident et de nourrir un imaginaire de guerre culturelle. Cela étant, le projet de l’auteur n’a rien d’illégitime, il consiste à mettre au jour le lien entre la gouvernance totalitaire du régime chinois et des traits culturels façonnés par la longue histoire de la civilisation chinoise. Des réalités politiques aussi massives que « le “système de crédit social” et d’évaluation de la vertu des personnes morales et privées, la volonté de la Chine de “siniser” les religions, son obsession de la “pureté” idéologique et de la lutte contre la corruption ou contre le “démon” de la pandémie, le mélange déconcertant de bonne conscience et de férocité qui caractérise sa gouvernance, sa conception de la guerre et des conflits commerciaux, la nature de ses relations avec ses pays voisins, la forme prise par sa volonté de domination » ne peuvent se comprendre qu’en acceptant « de regarder sans pudeur ce qu’est la culture traditionnelle de ce pays et la façon dont elle informe la Chine contemporaine ». Ajoutons qu’un tel examen s’impose d’autant plus que le régime revendique désormais son caractère chinois autant sinon davantage que son marxisme.
La culture, ici, c’est essentiellement la « religion politique chinoise », une conception du pouvoir ancrée dans des millénaires de culte impérial, dont l’emprise du Parti communiste sur la société est plus qu’une réminiscence. Parmi les éléments structurants de l’ordre traditionnel, l’auteur souligne le caractère sacré de la personne de l’empereur, à la fois sacrificateur et victime émissaire dans les récits fondateurs. Le recours à l’anthropologie de René Girard lui permet de décrypter la logique de ce sacré – un sacré pas vraiment religieux au sens où nous l’entendons, qui tire de l’auto-transcendance de la violence sacrificielle son pouvoir d’ordonnancement du social. On comprend mieux dans ce cadre l’enjeu toujours actuel de la subordination des religions, corollaire d’une sacralisation du pouvoir central bien plus radicale que nos anciennes monarchies de droit divin. « Depuis toujours, la religion populaire chinoise d’abord, puis le bouddhisme et le taoïsme et les divers et nombreux mouvements spirituels chinois, sont contraints de se fondre dans le moule de la religion sacrificielle officielle. […] Tous les souverains chinois furent toujours d’abord les éminents représentants de la religion officielle. Cette religion était une émanation du Ciel, et il n’était question pour personne de seulement imaginer qu’une entité quelconque, homme ou dieu, puisse prévaloir sur elle. » L’un des apports du livre est de montrer que le fondement sacrificiel de l’autorité politique lui confère la légitimité de séparer d’un point de vue moral la bonne et la mauvaise violence – une légitimité profondément ancrée, qui se manifeste dans ce que l’auteur n’hésite pas à appeler une « mentalité persécutrice ». Dans cet imaginaire collectif, les esprits se soumettent facilement à des décisions, dont la force prescriptive procède de l’aura des « décrets du Ciel ». On voit le lien avec les dérives actuelles : centralisation du pouvoir, tentative de contrôle des consciences, mystique de l’unité nationale et de la spécificité culturelle chinoise, etc.
Pour l’auteur, le fait que la Chine n’a jamais rompu avec « le fondement sacral de l’être-ensemble » n’est pas sans rapport avec son rejet du christianisme, un rejet indissociablement politique et spirituel. À cet égard, l’un des chapitres les plus intéressants est celui consacré à Lu Xun (1881-1936), « l’écrivain le plus célèbre du xxe siècle et peut-être de toute l’histoire littéraire chinoise », encensé un temps par les communistes qui se « bouchaient les oreilles » sur ce que sa dénonciation de la violence impliquait réellement pour eux-mêmes. Lu Xun avait cru possible pour les Chinois de sortir de leur mentalité persécutrice en s’appropriant philosophiquement le message chrétien. Le Journal d’un fou (1918), l’un de ses chefs-d’œuvre, montre ainsi l’identité de bao et de wu, c’est-à-dire de la violence anarchique et illégitime et de la « bonne » violence civilisatrice. Pour l’auteur, cette tentative de conversion culturelle et son échec au moins relatif et provisoire en disent long sur les racines profondes de la fermeture idéologique du pouvoir chinois.