N’est pas là de Jean Marc Sourdillon
Mon amour devait constamment lutter contre le sien. Elle voulait donner, donner, et moi je voulais donner, donner et cela faisait entre nous deux comme un mascaret.
Le mouvement d’une naissance continuée tout au long de la vie, qui soutenait les précédents recueils de Jean Marc Sourdillon, semble ici subir une double interruption, celle de l’absence et celle du deuil, le départ d’un fils et la mort d’une mère. C’est ce qu’annonce d’emblée le titre du livre, N’est pas là. L’amertume des séparations aurait-elle eu raison du grand élan optimiste qui rendait si réconfortante l’œuvre de Jean Marc Sourdillon dans le paysage poétique contemporain ?
La première partie, significativement intitulée « Terminal », évoque le départ pour l’étranger d’un fils que ses parents accompagnent un matin de septembre à l’aéroport de Roissy. Il faut souligner la richesse des impressions, matrices de métaphores et de méditations, qui entourent ce départ. Il y a d’abord l’approche sur l’autoroute déserte à l’aube, comparée à une piste de décollage, qui alimente une réflexion sur ce qu’a été la vie antérieure avec ce fils : « Depuis l’instant de sa naissance, nous n’avions cessé de décoller, de l’accompagner dans son envol. » Il y a surtout la tour de l’aéroport, dans laquelle on monte en spirale sous un dôme de verre. Cette coupole lumineuse devient « le souvenir d’une maison pleine de vitres et d’enfants », sphère heureuse qui explose en mille éclats coupants avec le départ de l’un d’eux. « Je suis né avec lui », commente le poète, « il m’a donné mon nouveau moi » ; maintenant, « il faut continuer seul, après lui, sur la lancée. Mais précisément, c’est ce qui me manque après son départ, l’élan ». La brisure est cependant appelée aussi « déhiscence », un mot cher à Jean Marc Sourdillon, qui représente chez lui une métaphore végétale de la naissance. On retrouve donc ici la vie au cœur de la rupture qui semblait l’avoir interrompue. Mais de quelle naissance s’agit-il à présent ? Celle du fils à sa nouvelle existence, adulte, indépendante, bien sûr. Mais aussi celle du poète qui découvre, à la faveur de cette « claire blessure » qu’il endure et approfondit par l’écriture, « ce que c’est qu’être père ».
La même ambivalence se retrouve à propos du deuil de la mère. On rencontre peu d’images dans cette seconde partie ; elles se retirent pour laisser place à la « voix » seule, dans une méditation aux accents souvent bouleversants, où l’audace et la pudeur font rejoindre au lecteur son expérience la plus intime. Avant l’éloignement définitif du décès, il a fallu passer, là aussi, par ce départ nécessaire du fils pour qu’il suive sa propre voie : « En fait depuis l’enfance je n’ai cessé de la quitter, parce qu’il le fallait, parce que c’est ça, vivre, elle le savait, elle me disait vas-y, va dans ta vie, mais c’était un perpétuel déchirement. » Les dernières années où le fils prenait soin de sa mère en lui rendant visite, en s’occupant de ses papiers, en la promenant dans son fauteuil roulant, ont pris la figure d’un perpétuel combat d’amour : « Mon amour devait constamment lutter contre le sien. Elle voulait donner, donner, et moi je voulais donner, donner et cela faisait entre nous deux comme un mascaret. » Une fois qu’avec la mort le « mascaret » a reflué, les deux grandes vagues de l’amour maternel et de l’amour filial peuvent revenir et alterner dans un chant de reconnaissance : « Être le fils et maintenant l’héritier de l’amour démesuré, immérité, d’une mère, c’est magnifique, une chance inouïe, et en même temps déchirant, lourd à en pleurer. » La mère réapparaît sous les traits de « la jeune femme en blanc qu’on voit sur les photos du mariage ou des fiançailles », et le narrateur peut l’appeler « mon grand amour d’enfance ». Si Jean Marc Sourdillon a su mettre des mots si justes et si sensibles sur l’expérience du deuil, c’est aussi parce qu’il avait appris à lire et à écrire avec sa mère : « Voilà pourquoi les mots sont pour moi chargés de chair et de lumière. […] Cette confiance active perdure. » L’écriture poétique est alors à même de renouer les liens tout en prenant acte du « dénouement » imposé par la mort. Ainsi le poète apprend-il en écrivant ce que c’est qu’être fils comme, dans la première partie, il avait appris ce que c’est qu’être père : « Ma mère m’a donné les instruments pour que je puisse me séparer d’elle. »
Le « travail » de la naissance se poursuit donc bien, au cours de ce livre, à travers la séparation et l’absence qui en apparaissent même comme des conditions nécessaires. Dans ces épreuves, le poète nous encourage à « laisser agir en [nous] le souffle qui nous ouvre et nous porte […] jusqu’à ce qu’il nous ait tous fait naître, chacun de nous, intégralement, jusqu’à ce qu’il nous ait tous transformés et offerts ». De là, ajoute-t-il, « vient la voix qu’on entend en soi et hors de soi, de là vient la voix qu’on entend dans le poème ».