Révolutions laïques et contre-révolutions religieuses

En revisitant l’histoire du Congrès national indien, du sionisme travailliste et du FLN algérien, Michael Walzer montre comment des projets de libération nationale ont fait les frais de la recomposition et de la politisation du religieux.


Que sont devenus, depuis 1989, les mouvements de démocratisation en Europe centrale et ailleurs dans le monde ? Les trajectoires empruntées par nombre d’États d’Europe médiane – Balkans occidentaux y compris – ne sont pas sans susciter des questions. S’il n’est pas évident que les interventions – aussi bien économiques que politiques et sécuritaires –, les plus intrusives soient les plus efficaces, même « l’appropriation locale » des mesures internationales ne donne aucune garantie. Le plus souvent, le statu quo, avec son lot de compromissions de part et d’autre, prévaut, la « capture locale » par des élites qui détournent les dispositifs exogènes à leur profit faisant le reste. Au mieux, des formes politiques et économiques hybrides voient le jour. À la marge, l’arme des faibles fait loi : les résistances souterraines, les ruses, la dérision, la clandestinité1 et, pour beaucoup, l’exil. Et surtout, la démocratie et la laïcité semblent faire les frais d’un retour d’un nationalisme autoritaire s’arc-boutant sur le religieux. Les figures de proue des mouvements de libération nationale et/ou de démocratisation auraient du mal à reconnaître leur pays. Comment en est-on arrivé là ?

Avec Le Paradoxe des libérations nationales2, Walzer propose une grille d’analyse permettant de décoder l’évolution des mouvements de libération nationale et de saisir la recomposition et la politisation nouvelle du religieux. L’intérêt de ce livre réside dans la déconstruction de la « prétendue parenté secrète » entre libération nationale et « réveil » religieux. L’examen de trois cas, le Congrès national indien, le sionisme travailliste et le Front de libération nationale (FLN) algérien, permet à l’auteur d’identifier un modèle récurrent – sans pour autant céder à la prétention que ce modèle aurait une valeur universelle3. Pour les trois pays abordés, Walzer a pu « observer un déroulement remarquablement identique dans le temps : environ vingt à trente ans après l’indépendance, l’État laïque s’est vu remis en question par un mouvement activiste religieux. Cette évolution non anticipée constitue un élément central du paradoxe des libérations nationales ». Dans chaque cas, les révolutionnaires laïques des mouvements de libération nationale ont gravement sous-estimé la force et la profondeur de la religion et de la tradition.

Walzer rappelle que les mouvements de libération sont le fait d’une élite, souvent au bénéfice d’une formation occidentale, portant le projet d’une indépendance nationale ancrée dans la modernité. À l’ordre du jour : la création d’un État démocratique et d’un ordre juridique équitable. Dans les cas examinés, les différents mouvements sont certes parvenus à instaurer un État souverain, mais ces États tels qu’ils existent aujourd’hui ne correspondent pas à la vision initiale.

Walzer scrute la tension entre les architectes des mouvements de libération et le peuple qu’ils entendent libérer. Le décalage est abyssal entre, d’une part, le projet occidentaliste des élites et, d’autre part, « une culture souterraine, un traditionalisme secret nourri par la mémoire, porté par la famille, entretenu par des conciliabules et lors des célébrations de la vie privée ». Échappant aux nouvelles élites, « les protagonistes de cette culture se posent, un peu comme des marranes, en citoyens du nouvel État : ils fréquentent ses écoles, servent (pour certains) dans son armée, participent aux élections, profitent volontiers de tous ses avantages – sans jamais se laisser transformer à son image » et, enfin, « ils ne se reconnaissent pas en premier lieu dans la nation-État mais plutôt dans quelque chose qui ressemble plus à une communauté traditionnelle, pré-étatique. Au bout d’un certain temps, quand la libération nationale s’est progressivement effacée de la mémoire, ces traditionalistes préparent une contre-révolution ».

Sujet pour le moins sensible, une deuxième source de cette relation conflictuelle « réside dans l’engagement des militants [des mouvements de libération] à promouvoir l’égalité pour les autres communautés ». L’État inclusif proposé présuppose donc que la citoyenneté soit également octroyée aux non-membres et aux minorités. Ici, le bilan de Walzer est sans appel : « Le terrain d’expérimentation de tout mouvement de libération nationale est la nation ou le groupe ethnique ou religieux qui vient tout de suite après : les Juifs sont évalués par les Palestiniens, les Arabes algériens par les Berbères, et les Indiens par les Musulmans au sein de leur État-nation très majoritairement hindou. Pour l’heure, pas une des trois nations n’obtient une note vraiment satisfaisante. »

Avançant masquée souvent sous les couleurs du populisme ou d’un messianisme réactualisé, c’est une contre-révolution animée par un radicalisme religieux qui formule le nouveau récit dominant : « Un nationalisme religieux militant s’est développé au fur et à mesure de la réhabilitation des choses précédemment enfouies ; ce nationalisme a profondément altéré la politique dans les trois pays considérés (et en Palestine également), mais n’a pas encore submergé ou vaincu le projet libérationniste. » Walzer ne pense pas pour autant que la contre-révolution sortira gagnante du rapport de force engagé, tout au plus « des traditionalistes et des fanatiques peuvent être appelés à jouer des rôles significatifs dans des gouvernements de coalition ». Ce bilan nuancé n’exige pas moins d’envisager l’avenir des libérations nationales sur de nouvelles bases.

L’auteur analyse plusieurs facteurs ayant pour le moins affaibli les différents mouvements de libérations nationales envisagés dans son livre. Parmi les tendances communes à ces différents mouvements : la rigidité idéologique, un sécularisme jamais négocié et une absence de prise en compte des récits nationaux et des traditions religieuses. D’où la nécessité de préférer la négociation à la négation afin d’engager « une réforme de la libération » fondée sur des versions contextualisées de la laïcité et de la modernité. Walzer prend le temps de préciser les termes d’une négociation basée sur le démontage des récits traditionnels « afin de dresser un bilan critique de ses principaux composants – lois et maximes, cérémonies et rituels, récits historiques et fictions. Ensuite seulement, ces éléments pourront être acceptés ou rejetés, ou révisés, et pourront devenir l’objet de discussions et de négociation ». On retrouve ici les accents de son Traité sur la tolérance4 : le nouvel équilibre envisagé présuppose des sacrifices de la part des groupes hégémoniques, et ceci n’est envisageable que sur la base d’une reconnaissance mutuelle. Pour Walzer, « la reconnaissance critique des croyances et des pratiques religieuses ouvre une nouvelle voie vers la libération » et permet la fabrication de nouveaux imaginaires sociaux.

Si l’échec provisoire des mouvements de libération dans les trois pays considérés invite à inclure d’autres aspects, notamment socio-économiques et politico-sécuritaires, le rôle central des traditions religieuses légitime l’importance que lui donne Walzer. D’une saisissante actualité, systématiquement rapportée à des études de cas et nourrie d’une documentation récente de qualité, l’argumentation de Walzer propose, dans les pas de l’anthropologue Clifford Geertz, une autre lecture de la religion et de la laïcité. L’approche dialogique mise en œuvre par l’auteur permet de dépasser une opposition statique des révolutions laïques et des contre-révolutions religieuses, de prendre la mesure de l’extraordinaire complexité des enjeux, sans jamais renoncer aux exigences de l’émancipation. La dernière phrase a valeur de manifeste : « La libération reste un projet en marche. »

  • 1. Voir James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, trad. Olivier Ruchet, préface de Ludivine Bantigny, Paris, Éditions Amsterdam, 2019 ; Les Armes des faibles, trad. Olivier Ruchet, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2025.
  • 2. Le sous-titre de l’original, Révolutions laïques et contre-révolutions religieuses, explicitait l’enjeu du livre publié en anglais en 2015, qui rassemble les leçons données dans le cadre des Henry L. Stimson Lectures à l’université Yale en 2013.
  • 3. Le mouvement de libération nationale de la Palestine est aussi traité, p. 90-93.
  • 4. Michael Walzer, Traité sur la tolérance, trad. Chaïm Hutner, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 1998.

Le Paradoxe des libérations nationales
Michael Walzer
Traduit par Christophe Beslon
Préface de Bruno Karsenti

Presses universitaires de France, 2024
240 p. 18 €