Cicatrices de David Le Breton
Le sociologue David Le Breton poursuit son exploration du corps et de sa mise en sens dans un ouvrage sur les cicatrices. Marques corporelles accidentelles ou volontaires, subies ou provoquées, toutes renvoient à la formation ou à la modulation de l’identité. Si la psychanalyse a bien des choses à dire sur l’inscription des cicatrices dans les parcours de vie, la sociologie et l’anthropologie apportent aussi leur éclairage.
L’entrée par ces marques visibles donne son originalité à l’ouvrage. Les onze chapitres qui le composent font écho à des thématiques qui jalonnent autrement l’œuvre prolixe de l’auteur : la peau, la particularité du visage, les signes d’identité, le tatouage, la douleur… Qu’il s’agisse des conséquences d’un accident, d’une intervention chirurgicale, des dommages de l’acné, d’une blessure d’enfance ou, a minima, de la section originelle qui se referme en nombril, chaque individu est marqué par des traces. La cicatrice originelle résulte du rituel premier de séparation à la mère. L’auteur relate que la chirurgie fabrique un nombril aux corps qui en sont exempts, pas tant pour des raisons d’esthétique que de normalisation de l’abdomen.
Les blessures volontaires infligées à son propre corps forment un message politique qu’il convient de saisir dans son contexte socio-historique propre. D’ailleurs, l’auteur ne s’en tient pas à nos sociétés occidentales et aborde les cicatrices délibérées pour marquer les passages d’âge dans certaines sociétés traditionnelles. La peau est la première interface de l’individu avec son environnement extérieur, c’est-à-dire avec ce qui est autre que soi. Ce tissu poreux est souvent métonymie du corps entier. Elle se fait signe d’identité, parfois support d’intégration à la communauté, d’autres fois de revendication criante.
Dans un mouvement déjà entrepris dans L’Adieu au corps, paru en 2000, David Le Breton consacre un chapitre au body art. Il s’attarde sur les formes les plus extrêmes et les plus dérangeantes pour les lecteurs profanes. Ces performances déplacent le sens de la douleur et les limites du corps. L’exemple de Gina Pane (1939-1990) met en scène un discours éloquent – saignant – sur la féminité. La blessure d’un corps individuel atteint ici, par résonnances, le corps social. Certaines marques volontaires sur le corps sont une adresse directe à la société. L’auteur reprend en ce sens l’exemple de la mouvance punk dans la Grande-Bretagne des années 1970, qui porte un message provoquant en quête de transgression.
L’acceptation de certaines marques aux détriments d’autres, jugées socialement déviantes, renvoie en miroir le regard qu’une société porte sur les corps. Par exemple, l’altération physique du visage travaille les imaginaires. L’individu défiguré est facilement perçu comme coupable ou malfaisant, et le cinéma nourrit ces archétypes à travers le personnage du méchant au visage tronqué ou balafré.
Le traitement social réservé à l’individu qui affiche ses lésions menace de le laisser « à l’écart des échanges ordinaires », « à son corps défendant ». L’expression prend tout son sens dans cet ouvrage, à travers les cicatrices qui s’exposent aux regards extérieurs, supports d’émotions multiples et traces de parcours de vie singuliers.
La période de l’adolescence, propice à la recherche du sens de la vie, est vécue comme une « existence à fleur de peau ». Les filles et les garçons adolescents sont souvent des « écorchés vifs, c’est-à-dire des écorchés du sens » et ont tendance à entailler leur peau. Mais l’auteur défend l’idée que les scarifications témoignent davantage d’une volonté de survie et non d’une tentative de destruction. L’incision jugule la souffrance et produit un regain de vie régénérant le sentiment d’être vivant. À ce sujet, l’auteur s’oppose à la qualification d’automutilation, malgré l’emploi du terme par les jeunes adeptes de la pratique. Selon lui, il importe de ne pas dramatiser ces petites cérémonies privées, rituels de l’intime, qui accompagnent le passage de cette période liminale où « le jeune est contraint à l’invention de soi ».
À toutes celles et ceux qui interrogent le sens de ces marques corporelles ou qui se trouvent complexé par leur présence trop visible à leurs yeux, cet ouvrage donnera quelques clés, reformulera des interrogations pressantes ou aidera à relativiser les maux associés à la cicatrice. Non plus biffures, les cicatrices « deviennent des sortes de signatures de nos vies ».