Répondre – du secret. Séminaire (1991-1992) de Jacques Derrida

Édition de Ginette Michaud et Nicholas Cotton

Une réflexion philosophique par étapes, dont l’élaboration incrémentale prend appui sur des textes que Derrida décortique avec une grande érudition en y confrontant diverses traductions, en pointant les « intraduisibles » et en travaillant sur l’étymologie, aussi bien de termes grecs et latins que de termes hébreux, allemands, anglais ou français.


C’est toujours un plaisir que d’assister aux cours d’un tel enseignant, même en différé, grâce à cette édition si scrupuleusement établie et annotée. Jacques Derrida (1930-2004) a rédigé 14 000 pages imprimées pour les séminaires qu’il a tenus durant une quarantaine d’années, d’abord à l’École normale supérieure puis à l’École des hautes études en sciences sociales. Ce volume correspond à une sorte d’introduction générale aux « Questions de responsabilité » qu’il examinera durant une décennie, en y traitant aussi bien « l’hospitalité » que « le parjure et le pardon » ou « la peine de mort ». Dans la présentation des douze séances de ce séminaire intitulé « Le secret », il indique qu’il abordera le secret en ce qu’il est lié à « un appel à la responsabilité ». Il précise qu’il suivra la thématique et « la production des “effets de secrets” dans certaines œuvres littéraires (Melville, James, Poe, Baudelaire) », qu’il élaborera une « problématique de la “curiosité” à partir des textes de Baudelaire, Freud, Heidegger, etc. », à chaque fois en s’attardant sur « la généalogie sémantique du cryptique ou de l’hermétique ».

Il s’agit d’un enseignement, c’est-à-dire d’une réflexion philosophique par étapes, dont l’élaboration incrémentale prend appui sur des textes que Derrida décortique avec une grande érudition en y confrontant diverses traductions, en pointant les « intraduisibles » et en travaillant sur l’étymologie, aussi bien de termes grecs et latins que de termes hébreux, allemands, anglais ou français. On y croise Abraham et Isaac, Dieu, Jésus, Melville et Bartleby, Levinas, Augustin, Poe et Baudelaire, Freud, Heidegger, Kant, Kierkegaard (Crainte et Tremblement), Hegel et Jan Patočka, en particulier son texte « La civilisation technique est-elle une civilisation de déclin, et pourquoi ? ». Le lecteur est impressionné par l’unité d’une pensée aussi foisonnante. Derrida ose des digressions qui ne s’écartent de son sujet d’étude que pour mieux y revenir. De temps à autre, il récapitule ses propos, mais jamais de façon scolaire et fermée sur elle-même, comme lors d’une séance de discussion, le 8 janvier 1992 : « Quand j’ai, en durcissant un peu les choses, défini ou tenté de reconnaître trois significations, trois sémantiques du secret, selon les langues qui le disent – le grec, le latin et l’allemand : le cryptique, le secretum (ce qui est séparé ; “secret”, c’est “se-cernere”) ou le Geheimnis –, je voulais moins m’intéresser à l’étymologie ou à des effets de langue que désigner différentes “logiques” dans l’expérience du secret. Il va de soi que le fait que le “secret” au sens courant (le sens courant n’étant pas un sens naturel, le sens courant étant un sens devenu courant par sédimentation dans la culture), à savoir quelque chose que je sais, que quelqu’un qui dit “moi” et qui est conscient de soi sait et garde par-devers lui, ne dit pas – soit qu’il ne doive pas le dire, soit qu’il ne puisse pas le dire –, ce secret-là est un secret qui implique l’objectivité, c’est-à-dire le fait d’avoir un objet pour soi en soi et représentable comme un objet, une représentation objective, implique la conscience, le sujet conscient. » Il faudrait poursuivre la citation, écouter le rythme de la parole, s’envelopper dans le tissu du texte pour saisir l’intensité de la réflexion qui semble aller de soi et qui mobilise tant d’autres pensées, elles-mêmes pensantes.

Ces douze séances en appellent d’autres, elles se déploient en interrogeant la question qui se révèle autre. Ainsi, le secret conserve en lui bien des secrets que l’inconscient freudien ne peut pas plus percer que la quête de la vérité selon Heidegger. Ce séminaire ouvre plus d’une piste, sans nous éloigner de la préoccupation de penser la responsabilité. Ainsi, plusieurs séances s’attachent à comprendre ce qu’est la mort chez Heidegger, ce que signifie l’expression d’« être-jeté-pour-la-mort », avec toujours en arrière-fond le secret, le couple Abraham/Isaac, le sacrifice, le sacré. À lire ces séminaires, on comprend ce que penser signifie et ce que ce travail exige de lectures, de temps de maturation, d’énonciation.

Seuil, 2024
560 p. 33 €