Le désir de tyrannie de René Girard

À travers un choix de textes centré sur la tyrannie, cet ouvrage révèle la portée politique de la théorie mimétique de René Girard et sa résonance dans les débats contemporains.


Comment nos sociétés produisent-elles leurs propres formes de domination ? L’œuvre de René Girard invite à penser en ce sens à la fois le religieux et la violence, les comportements individuels et collectifs, l’origine des institutions, les mythes, les leviers de la consommation… Dans ce court opus issu de la compilation de textes de l’auteur, c’est l’axe politique de la souveraineté qui prévaut, dont la tyrannie constitue l’enjeu central : comment devient-elle possible, plus encore, pourquoi suscite-t-elle de telles formes de servitude volontaire ? Nos sociétés contemporaines feraient ainsi l’épreuve d’une possible adhésion au pouvoir tyrannique au sein même de cadres démocratiques.

À la question « Comment concevoir l’origine rituelle du pouvoir politique ? » (p. 51), Girard répond en inscrivant la violence religieuse et rituelle au fondement de toute organisation humaine. Le pouvoir tyrannique procède ainsi d’un désir collectif, mimétique, qui cherche à canaliser et stabiliser la violence, au moment même où celle-ci menace de tout emporter. Benoît Chantre, biographe et président de l’Association Recherches Mimétiques, rassemble ici vingt-quatre textes de cet inclassable penseur. Historien de formation, anthropologue sans terrain, philosophe trop chrétien pour certains mais trop libre pour les théologiens catholiques, Girard a fait carrière à l’université de Stanford comme professeur de littérature comparée. C’est comme théoricien de la littérature qu’il élabore sa théorie anthropologique du désir triangulaire dit « mimétique ».

À l’origine de sa pensée, les grands auteurs de la littérature moderne – de Cervantès à Dostoïevski, en passant par des études approfondies de Shakespeare, Proust ou Stendhal – révèlent ces « choses cachées depuis la fondation du monde » : l’origine mimétique du désir. Celui-ci n’est jamais autonome ; il se forme dans l’imitation d’un modèle, selon une triangulation entre sujet, objet et rival. « Aucun contact n’est possible entre Don Quichotte et son Amadis légendaire » (p. 29), mais le désir n’en est pas moins structuré par cette médiation. C’est l’être du rival qui devient le véritable objet du désir. Dès lors, l’émulation autour de l’objet convoité tend à s’emballer : « l’apparition de la réciprocité mène à la montée des extrêmes » (p. 105).

La tyrannie, dans cette perspective, n’est pas d’abord l’imposition unilatérale d’un pouvoir, mais le produit d’une rivalité mimétique devenue incontrôlable. Lorsque les différences s’effacent et que chacun devient le double de l’autre, la communauté bascule dans une crise d’indifférenciation. La figure du tyran émerge alors comme une réponse à cette crise : investi du pouvoir de trancher et de désigner, il concentre la violence collective et promet un retour à l’ordre. La tyrannie apparaît ainsi comme une stabilisation précaire de la violence mimétique, en reconduisant les mécanismes qu’elle prétend contenir. Le rôle des institutions consiste, pour Girard, à contenir cette violence originelle, marquant le passage de la barbarie à la civilisation. Mais lorsque ces médiations s’affaiblissent, le désir de tyrannie ressurgit : non seulement comme domination subie, mais aussi réponse attendue à l’angoisse du chaos.

La notion de « victime émissaire » (p. 44), vers laquelle converge la violence unanime, est ici décisive. Le « bouc émissaire » endosse la charge de violence de la communauté pour qu’elle se ressoude à ses dépens. D’abord accusé, il devient ensuite principe de réconciliation, voire objet de sacralisation. Le pouvoir politique trouve là son origine : selon Girard, il naît de ce transfert de violence sur une figure singulière, à la fois exclue et fondatrice. La tyrannie peut dès lors être comprise comme l’institutionnalisation durable de ce mécanisme victimaire.

Les textes retenus insistent sur cette dynamique d’indifférenciation et de rivalité généralisée, où prolifèrent les « frères ennemis ». L’exaspération de la violence conduit à l’expulsion rituelle de la victime, condition d’un retour provisoire à l’ordre. En contrepoint, les extraits de La Route antique des hommes pervers mettent en lumière la singularité biblique : là où les mythes dissimulent la violence fondatrice, la Bible en révèle l’injustice. Œdipe s’accuse ; Job, lui, affirme son innocence. La révélation chrétienne rompt ainsi avec la logique du tous-contre-un : « le meurtre unanime apparaît au grand jour » (p. 98).

L’ouvrage suit cette progression vers un christianisme assumé, qui constitue à la fois l’aboutissement et le point le plus discuté de la pensée girardienne. La dénonciation politique s’y fait plus nette : Girard voit à l’œuvre une forme d’usurpation du message évangélique, où « Satan dans notre monde emprunte le langage des victimes » (p. 112). Cette lecture, qui tend à subsumer le politique sous une grille théologico-anthropologique, laisse toutefois en suspens la question de ses usages contemporains et de ses limites analytiques. Car si Benoît Chantre choisit ici l’angle du polémos, par la guerre et la tyrannie, l’absence d’ancrage explicite dans des situations concrètes produit un effet de généralité qui peut désarmer la critique. La force explicative du schéma mimétique tient à sa cohérence, mais aussi à son haut degré d’abstraction.

La tyrannie se caractérise alors moins par sa seule brutalité que par son instabilité intrinsèque : elle repose sur un effet d’écho, une résonance mimétique entre le pouvoir et ceux qui s’y soumettent, autrement dit nous, collectivement. L’œuvre de Girard invite ainsi à interroger notre propre implication dans les mécanismes de désignation des victimes – fulgurance proprement girardienne que certains lecteurs contemporains, à l’instar de Wajdi Mouawad, ont su relever.

Reste une ambivalence décisive : en dévoilant la puissance structurante de la violence et la fragilité des différences, la pensée girardienne offre aussi des prises à des réappropriations contrastées, comme en témoigne sa mobilisation récente dans certains courants néoréactionnaires américains, notamment autour de figures comme J. D. Vance. Le choix éditorial qui consiste à rassembler les textes de Girard sous l’angle de la tyrannie n’est pas sans infléchir leur réception, les exposant davantage à certaines réappropriations contemporaines.

Grasset, 2026
160 p. 12 €