Les Derniers Jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger
Comment le récit tissé par Aurélien Bellanger nous permet-il – ou non – d’enrichir notre compréhension du Printemps Républicain ?
Écrivain souvent qualifié de « balzacien », Aurélien Bellanger est connu pour ses ouvrages teintés de réalisme documentaire, sortes de fresques sociales qui décrivent la société française sous une forme romanesque1. Les Derniers Jours du Parti socialiste n’échappe pas à cette règle, les six parties qui composent le roman mettant en scène une galerie de personnages, d’institutions ou d’événements tirés de la vie politique française récente et aisément reconnaissables. Dans ce livre, qui peut à maints égards être considéré comme un roman à thèse2, Aurélien Bellanger suggère que le Printemps Républicain aurait précipité le déclin du Parti socialiste en installant, à gauche, une idéologie réactionnaire articulée autour d’une interprétation dévoyée de la laïcité3.
Si l’ouvrage est de nature fictionnelle et doit être considéré comme tel, le recours à des éléments issus de la réalité, ainsi que l’intention politique revendiquée de son auteur4, justifient que l’on s’y intéresse d’un point de vue de politiste. Afin d’éviter le double écueil qui consiste soit à considérer que la littérature ne renvoie qu’à elle-même, soit à la fétichiser en lui attribuant une capacité singulière, quasi mystique, à dire le réel, nous procédons ici sur un mode interrogatif, en nous demandant ce que ce texte de fiction peut apporter à notre connaissance du Printemps Républicain comme objet politique. Comment le récit tissé par Aurélien Bellanger nous permet-il – ou non – d’enrichir notre compréhension du Printemps Républicain ?
Le roman comme conte de faits
Le roman se divise en six parties, dont trois seules concernent véritablement le Printemps Républicain, appelé « Mouvement du 9 décembre » dans l’ouvrage5.
La première partie retrace la trajectoire personnelle de Laurent Bouvet (« Grémond »), de ses débuts au Parti socialiste jusqu’à l’attentat de Charlie Hebdo. Il y est présenté comme un homme de l’ombre, qui œuvre depuis les coulisses de la politique pour diffuser sa vision particulière de la laïcité. En dépit d’inexactitudes chronologiques sur la trajectoire de Bouvet, qui servent la fictionnalisation du récit, Aurélien Bellanger rend fidèlement compte de la nature hybride de son engagement, situé entre sphères intellectuelle et politique, et incarné dans des initiatives para-partisanes comme la Fondation Jean-Jaurès, la Gauche populaire et le Printemps Républicain. Cette stratégie métapolitique est à la fois le fruit d’une conviction – pour peser dans le débat public, il faut sortir des appareils traditionnels – et d’une nécessité, ce qu’Aurélien Bellanger néglige, Laurent Bouvet étant progressivement marginalisé à la fois au sein du Parti socialiste et du monde académique.
Sur le plan des idées, l’engagement de Laurent Bouvet se concentre en particulier sur la défense d’une laïcité « cohésive6 » après l’attentat de Charlie Hebdo, qui fait l’objet de la troisième partie et auquel Aurélien Bellanger accorde à juste titre une place centrale dans l’histoire du Printemps Républicain. De fait, les attentats ont pour effet de réunir des individus issus d’horizons divers, prédisposés à un engagement en faveur de la laïcité, et qui donneront ensuite naissance au mouvement. La plupart des membres qui forment le Printemps Républicain à ses débuts étaient issus des réseaux personnels préalables de Laurent Bouvet, réunis par une critique commune de ce qu’ils estiment être une forme de complaisance des élus de gauche à l’égard de l’islam radical. En revanche, la centralité qu’Aurélien Bellanger accorde au trio Bouvet-Enthoven-Onfray dans ce moment de fondation du mouvement ne correspond pas à la réalité dans la mesure où Michel Onfray (« Frayère ») n’a, à notre connaissance, aucun lien avec le mouvement, et où Raphaël Enthoven (« Taillevent »), qui n’en n’a jamais été membre, est plutôt un compagnon de route rencontré plus tardivement et dont l’engagement est minimal (participation à ses événements, soutien sur les réseaux sociaux).
Ces écarts par rapport à la réalité n’ont cependant que peu d’importance dans le roman, dont la dimension référentielle tend à s’effacer au profit de l’argumentation politique qui fait la spécificité du roman à thèse.
Un roman à thèse
En effet, la trame narrative de l’ouvrage sert surtout à soutenir une thèse principale, résumée dans le prologue, où le narrateur accuse le Printemps Républicain « d’avoir saboté la fin du quinquennat de Hollande, d’avoir détruit le Parti socialiste, d’avoir fait passer la gauche à droite, d’avoir réintroduit le fascisme en France ». Un exercice d’histoire politique et intellectuelle permet de nuancer ce point de vue, sur au moins deux plans.
Sur le plan intellectuel, d’abord, l’ouvrage tend à présenter la pensée du Printemps Républicain comme une doctrine singulière. Or de nombreux travaux ont montré l’importance de ce courant idéologique centré sur les valeurs républicaines et la laïcité depuis la fin des années 19807. Le Printemps Républicain s’inscrit en ce sens dans la lignée de personnalités comme Pierre-André Taguieff, Catherine Kintzler ou Marcel Gauchet – pour n’en citer que quelques-uns – qui ont contribué à élaborer une critique du libéralisme culturel et une défense d’un certain type de laïcité que le mouvement s’approprie. À maints égards, ses membres ont reçu ce corpus doctrinal davantage qu’ils ne l’ont constitué. La singularité du mouvement réside plutôt dans sa manière de le diffuser, via des moyens de communication à grande échelle comme l’organisation d’événements autour de Charlie Hebdo ou l’usage des réseaux sociaux. Il faut aussi distinguer ce corpus de celui du chevènementisme, dont Aurélien Bellanger fait du Printemps Républicain « l’héritier direct », alors que le mouvement n’appartient pas à ses réseaux et ne partage pas son orientation souverainiste.
Sur le plan politique, ensuite, l’auteur attribue une influence fortement majorée au Printemps Républicain vis-à-vis du Parti socialiste. D’une part, Laurent Bouvet a quitté le parti en 2007 et ne peut être considéré comme « le chef incontesté du courant laïc » en son sein dans les années 2010. D’autre part, tous les membres du Printemps Républicain ne sont pas issus du Parti socialiste ; plusieurs viennent de La France Insoumise ou d’autres partis de gauche, voire de la droite libérale. Le dénominateur commun entre les membres est un attachement à une forme de laïcité que l’on retrouve dans plusieurs parties du spectre partisan depuis l’affaire du voile de Creil en 1989. En retour, les idées du Printemps Républicain sont mal reçues au Parti socialiste8. Il en va de même concernant Emmanuel Macron, auprès de qui Laurent Bouvet n’a jamais occupé la fonction de conseiller officieux que lui prête Aurélien Bellanger. S’il y a bien eu un revirement dans le discours du président sur la diversité culturelle et la laïcité entre 2020 et 2022, rien ne prouve que le Printemps Républicain y soit pour quelque chose. Les négociations pour l’attribution d’investitures du parti présidentiel aux membres du Printemps Républicain lors des élections législatives de 2022 se sont d’ailleurs soldées par un échec.
Fonctions de la fiction
Le roman d’Aurélien Bellanger transmet donc une connaissance imparfaite du Printemps Républicain comme objet politique. Néanmoins, considérer qu’Aurélien Bellanger se trompe en reconstituant ainsi les faits reviendrait à passer à côté de ce que peut apporter la fiction comme type de connaissance, et de la manière dont elle peut agir en complémentarité avec le savoir scientifique9.
Les Derniers Jours du Parti socialiste est en effet un cas intéressant pour illustrer la manière dont la littérature permet de révéler des angles morts de la théorie. L’exemple le plus parlant ici est sans doute celui de la forme du Printemps Républicain. À beaucoup d’égards, le mouvement constitue un objet politique non identifié, au sens où il ne correspond à aucune des catégories établies par la science politique : il n’est ni un parti, ni un mouvement social, ni même véritablement un groupe d’intérêt. Cette incertitude sur la forme du Printemps Républicain est soulignée à plusieurs reprises par Aurélien Bellanger, qui propose finalement de lui attribuer la qualification de « confrérie ». L’ensemble du livre est traversé par un imaginaire relatif aux réseaux souterrains, voire au complotisme, qu’une démarche politiste ne pourrait pas mobiliser, mais qui décrit la réalité avec peut-être plus d’acuité que les catégories scientifiques canoniques. De manière générale, la fiction peut être vue comme le support privilégié de traduction d’un Zeitgeist, « l’esprit du temps » qui caractérise une société mais qui n’est ni quantifiable, ni véritablement descriptible dans un langage scientifique.
Aussi, la fiction peut favoriser le passage de la description du réel à son analyse, en proposant des pistes d’hypothèses pour le chercheur. Dans Les Derniers Jours du Parti socialiste, les exemples ne manquent pas d’extraits qui renvoient à des notions de science politique. Par exemple, le narrateur formule dans le prologue l’idée que le Printemps Républicain serait à l’origine d’un nouveau « clivage » entre ses amis et ses ennemis, plus opérant que l’ancien clivage droite-gauche. Cette apparition d’un terme qui appartient au vocabulaire de la science politique pousse le chercheur à s’engager dans la voie de la conceptualisation et à penser la possibilité d’un nouveau clivage dans le paysage politique français, entre un camp que l’on pourrait qualifier de néo-Républicain et un camp libéral10.
En dernière analyse, malgré les limites qu’un regard scientifique ne manquera pas d’apercevoir dans la proposition d’Aurélien Bellanger, Les Derniers Jours du Parti socialiste pourrait bien se révéler être un outil pédagogique utile dans un cours d’introduction à la science politique, à la manière du roman Le Mage du Kremlin (Gallimard, 2022) de Giuliano da Empoli pour comprendre Poutine. Sa lecture confirme en tout cas tout l’intérêt qu’il y aurait à se départir de l’opposition stérile entre réalité et fiction, ou sciences sociales et littérature, pour mieux apprécier la pleine potentialité de cette dernière.
- 1. Voir Aurélien Bellanger, La Théorie de l’information, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2012 ; L’Aménagement du territoire, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2014 ; Le Grand Paris, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2017 ; Le Continent de la douceur, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2019 ; Téléréalité, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2021..
- 2. L’expression qualifie généralement les récits de fiction dont le but est d’illustrer le bien-fondé d’une thèse politique : voir Susan Rubin Suleiman, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive [1983], Paris, Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2018.
- 3. Voir Frédérique Matonti, Comment sommes-nous devenus réacs ?, Paris, Fayard, coll. « Raison de plus », 2021 ; Haoues Seniguer, La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine (2015-2022), Lormont, Le Bord de l’eau, 2022.
- 4. Voir notamment son entretien avec Jean-Marie Durand, « Aurélien Bellanger : “C’est la première fois que j’ai eu envie d’écrire pour faire du mal à des gens” », Les Inrocks, 9 septembre 2024.
- 5. Les autres portent sur les trajectoires croisées de Raphaël Enthoven et Michel Onfray (partie 2) ; celle d’Emmanuel Macron (partie 5) ; et la candidature fictive de Michel Onfray à l’élection présidentielle (partie 6).
- 6. Voir Philippe Portier, L’État et les religions en France. Une sociologie historique de la laïcité, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.
- 7. Voir, par exemple, Emile Chabal, A Divided Republic: Nation, State and Citizenship in Contemporary France, Cambridge, Cambridge University Press, 2016 ; et, récemment, Jacqueline Lalouette, L’Identité républicaine de la France. Une expression, une mémoire, des principes, Paris, Fayard, coll. « Histoire », 2023.
- 8. Voir Pierre-Nicolas Baudot, « Usages partisans de “la diversité” : contourner l’indicible. Le cas du Parti socialiste », Mots. Les langages du politique, no 131, mars 2023, p. 91-115.
- 9. Nous poursuivons ici la réflexion de Philippe Corcuff et Haoues Seniguer, « Les sciences sociales face à un roman – sur Les Derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger » 5en ligne], AOC, 8 octobre 2024.
- 10. Voir déjà Emile Chabal et Michael C. Behrent, “Between Neo-Liberalism and the Nation: France’s Political Landscape in 2022”, Modern & Contemporary France, vol. 30, no 4, 2022, p. 517-533.