L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835 de Jeanne Favret-Saada
À partir du manuscrit de Pierre Rivière et de sa postérité intellectuelle depuis Michel Foucault, Jeanne Favret-Saada interroge les opérations de savoir qui font du récit criminel une vérité sociale, tout en rendant visibles les hiérarchies de sexe et de pouvoir à l’œuvre dans la famille.
L’anthropologue Jeanne Favret-Saada publie une étude qui fait date puisqu’elle offre, cinquante ans après sa sortie, un développement essentiel de l’ouvrage Moi, Pierre Rivière (Gallimard, 1973). On tourne les pages avec une certaine émotion à la reviviscence du travail collaboratif qu’avait mené Michel Foucault en 1973, permettant à de jeunes chercheurs d’interroger les origines de notre société contemporaine dans ses marges afin d’exposer ce mouvement libératoire de la parole et des voix intimes, alors muselées, et qu’à la faveur d’un crime abominable on voyait émerger au xixe siècle. Au cours de l’année 1836 apparaît en effet dans un journal de médecine légale un récit d’une grande clarté intellectuelle, résonnant comme une émancipation sociale et culturelle. Dans cet aveu autobiographique d’un triple crime familial perpétré par le jeune paysan Pierre Rivière se révèle au grand jour la condition mentale d’un individu appartenant aux groupes dominés et le rapport que la société, à travers la psychiatrie pénale, entretient avec de tels cas de déviance.
Comprise dans le cadre d’une tentative d’humanisation de la justice, la fonction de clarification de ce type de mémoire permet à l’auteur des faits d’expliquer son geste et les circonstances dans lesquelles il s’est produit, tout en retirant un coin du voile sur l’état moral et mental de l’inculpé. Mais, par une singularité exceptionnelle, cette demande des instances judiciaires est anticipée par Pierre Rivière qui désire donner sa version des faits avant même que ceux-ci soient commis. Cette anticipation est proprement extraordinaire et interpelle les contemporains comme si Pierre Rivière avait deviné la valeur ontologique et heuristique de l’écrit intime.
Faute de moyens matériels adéquats, Pierre Rivière va composer mentalement son texte qu’il mémorise ensuite et retranscrit avec une attention scrupuleuse et dans une graphie claire, écornant seulement quelques règles de grammaire, de ponctuation et de mise en page. Au moment de sa parution en 1973 et au nom de la rigueur scientifique, Michel Foucault souhaite préserver le texte de toute scorie, offrant une restitution textuelle sans surcharge exégétique et imprégnations ultérieures qui dénatureraient le propos originel dans sa spontanéité. Comme l’a pressenti le philosophe, les quatre-vingt-quinze pages du manuscrit vont transformer radicalement le regard que l’homme moderne porte sur le monde qui l’a précédé, où l’on voit un individu plein d’aptitudes, œuvrant à développer le maigre savoir qui lui a été dispensé, surmontant sa condition et les négligences de son éducation, en exposant son acte criminel avec une lucidité qui suggère cette éclosion de l’homme parvenu à un âge nouveau de la conscience citoyenne. Ne cherchant nullement à s’exonérer de ses crimes, celui-ci tente d’en expliquer les origines et d’en retracer le cours. Le sentiment de culpabilité n’est en effet jamais absent chez Pierre Rivière, au point où, animé par un sentiment de justice, il plaide contre lui et se considère comme mort dès son crime commis : « tuer, puis en mourir », écrit-il simplement.
Jeanne Favret-Saada blâme en historienne les lectures simplistes qui ont voulu ultérieurement expliquer la folie de l’auteur sans remarquer l’intelligibilité et la clarté d’analyse de ce jeune paysan qui vainquait les obstacles de son temps et le manque d’instruction pour parvenir à se dire et, ce faisant, à dire ses contemporains et son époque. C’est là où le travail de Jeanne Favret-Saada prend un tour majeur. Comme le lecteur aurait pu le croire à tort, le récit familial des Rivière ne se réduit pas à ces minutes d’aveu : le drame et ses causes sont plus profonds et dissimulent une raison organique esquissée par le mémoire de Jacques Rivière, « un texte à déchiffrer, une source à interroger » (p. 25). On le sait, les écrits autobiographiques sont des pièces centrales qui ouvrent sur la psyché de leur auteur. Couplées à une étude anthropologique, elles permettent de traduire les contextes locaux – qu’ils soient administratifs ou familiaux – et les dynamiques générationnelles afin de donner une représentation précise qui restitue à l’individu sa microhistoricité et au texte son authenticité auctoriale.
La valeur anthropologique de ce manuscrit est inestimable parce qu’il témoigne de la condition féminine en questionnant dans le détail l’histoire de la famille Rivière. Dans le creux du texte s’expose l’inégalité fondamentale entre les deux sexes. Cette enquête offre une réflexion sur l’institution du mariage chargée de veiller à la perpétuation de la puissance de l’État et à sa prospérité. Dans ce jeu pipé des relations domestiques foncièrement asymétriques, la femme est frappée d’incapacité juridique. L’inégalité fondamentale préside à la destinée des époux, sans que la Révolution de 1789 n’ait d’ailleurs permis de combler le fossé.
Dans le cas des Rivière, l’épouse refuse son inscription dans la structure sociale qui s’avère incapable de remédier à ce refus d’oppression. À cela s’ajoute la tempérance du mari qui cherche à persuader son épouse de rentrer dans le rang par la douceur et la patience. Ce caractère atypique des relations entretenues par les deux époux, l’une rebelle, l’autre placide, qui échappe à toute forme de stéréotype social en vigueur dans les campagnes de France, met en évidence par sa rupture avec le modèle cette quête d’autonomie personnelle. L’acte de Pierre Rivière s’insère dans cette anomalie conjugale et se pense comme le geste armé d’une justice et d’un retour à l’ordre social en se substituant aux défaillances parentales. Symbole entre tous d’une hiérarchie aussi impassible qu’arbitraire, le mariage ouvre donc sur un drame de la famille, forçant l’épouse à l’insoumission et aliénant le fils aîné, chacun condamné à rompre avec les règles de la subordination sociale et des usages coutumiers.
Le mémoire de Pierre Rivière soulève donc la question des normes et de la normalisation de l’individu à travers sa vision de lui-même et sa manière de s’inscrire dans l’écrit et dans les rapports sociaux, d’user du je, socle même de sa réalité et de son autonomie au sein des évolutions sociales radicales que connaît le xixe siècle.