Jours de gloire et de tristesse. Une histoire extraordinaire de la Révolution par un Parisien ordinaire de Timothy Tackett
Traduit par Serge Chassagne
Évitant au mieux les polémiques d’érudits, l’historien propose un ouvrage reposé, très accessible et novateur, qui permet d’entrer dans le vif du Paris révolutionnaire, in medias res, et de mettre au jour un phénomène collectif puissant.
On ne réalise pas toujours combien les hommes dépendent les uns des autres pour valider leur expérience, c’est la confrontation de leurs observations qui lève les incertitudes et confirme la réalité. Dans sa dernière étude, Timothy Tackett nous livre un aperçu pénétrant d’une communauté parisienne au moment où s’effondre l’Ancien Régime. Grâce à un corpus constitué de plus de mille lettres exhumées des archives départementales de l’Indre, l’historien américain suit l’itinéraire d’Adrien Colson, un anonyme très semblable à ses contemporains, emporté par les événements historiques. L’ouvrage est avant tout pédagogique et montre combien « l’ère du témoin1 » débute de façon presque involontaire, pour ainsi dire naturelle, en portraiturant innocemment un milieu tel qu’il se présente au quotidien.
Sorties de la matrice du peuple, ces lettres parlent d’elles-mêmes, sans besoin d’une exégèse approfondie, proposant au fil des circonstances une empreinte de la réalité vécue par les individus. Cette prise de parole, qui relève initialement de la sphère privée, transcrit en effet des préoccupations quotidiennes auxquelles le Paris populaire est confronté. La situation de précarité du discours fait la force du témoignage épistolaire. On n’y trouve ni construction ni reconsidération, ce qui donne lieu, à l’occasion, à des perceptions contradictoires, parfois inattendues pour le lecteur actuel jugeant les faits à distance. Malgré la modestie du témoin, sa contribution à l’appréciation des événements historiques est « extraordinaire », puisqu’il affine certaines considérations bien ancrées dans l’imaginaire contemporain et remet en cause des généralisations hâtives.
Timothy Tackett travaille sur ce matériau depuis une vingtaine d’années, c’est dire si les réflexions qui en découlent sont précieuses dans son esprit, découvrant dans cet homme ordinaire un milieu populaire d’où est issue une partie des sans-culottes. Au fil de cette microhistoire se dessinent l’itinéraire et la psychologie de ce fils de tanneur de village, devenu comptable, personnage à la fois mineur et cependant révélateur d’une vie locale qui restitue la confusion régnante, l’impact des rumeurs comme la fantaisie des nouvelles qui alimentent l’attention du Parisien, créant une impression consistante d’improvisation qui nie toute prescience des événements.
Timothy Tackett est de ces historiens qui pratiquent l’histoire comme une narration, empruntant un mode d’étude en faveur de nos jours. On fait de l’histoire en restituant un mouvement diégétique avec ses anecdotes, ses détours, sa science littéraire et son protocole d’adresse au lecteur, sans négliger pour autant la scientificité du cadre méthodologique qui définit le déroulé et le bien-fondé de la démonstration. Cette visée de lisibilité de la part de Timothy Tackett contribue à l’accompagnement du lecteur dans les arcanes de l’histoire, ouverte au plus large public. Évitant au mieux les polémiques d’érudits, l’historien propose un ouvrage reposé, très accessible et novateur, qui permet d’entrer dans le vif du Paris révolutionnaire, in medias res, et de mettre au jour un phénomène collectif puissant qu’on peut comparer à un raz-de-marée improvisé qui instaure un nouveau temps historique et des droits à la liberté citoyenne, en contradiction avec l’idée d’une construction idéologique méthodique, toujours menacés par la crainte d’un renversement de l’édifice démocratique émergent.
Étudiant les émotions et les humeurs d’alors2, Timothy Tackett montre la prégnance de l’interaction communautaire dans la montée de la radicalisation, en même temps que l’appétit grandissant pour une autodétermination citoyenne. Membre de la garde nationale, modeste comptable logeant au nord de l’île de la Cité, Adrien Colson met en évidence la naissance d’un homme nouveau qui souhaitait « vivre l’expérience de la Révolution […] et participer à cet événement qui transformait le monde ».
Confrontées à différentes archives (minutes notariales, rapports de police), ces lettres décrivent avec simplicité, au détour d’une phrase sortie du quotidien, un homme aspirant aux réformes portées par les Lumières, dont les auteurs ne sont cependant jamais cités. On ne trouve rien d’inexorable et de linéaire dans ces événements narrés par l’épistolier, simple « suiveur » conditionné par les séries de nouvelles inquiétantes (échec des armées, montée des prix, mouvements contre-révolutionnaires). Motivé par la soif de réformes et l’amélioration de la vie quotidienne, constatant l’impasse dans laquelle ont conduit l’inégalité entre les classes, la banqueroute du gouvernement et la désacralisation de la figure royale, Adrien Colson est emporté malgré lui dans le flot des idées en circulation, participant ainsi aux sièges de la Convention, les 31 mai et 2 juin 1793, avant de se faire partisan de la politique de Maximilien Robespierre.
À travers la relativité de cette voix noyée dans l’orage révolutionnaire, sans influence sur le tour imprédictible des événements, l’historien met en lumière l’importance du quartier et des relations qu’on y noue, induisant des déterminations comportementales flagrantes (situation qu’on trouve déjà dans le Paris du xvie siècle3). Fervent partisan de la théorie du chaos en histoire, Timothy Tackett met en exergue le cours aléatoire du réel, avec son régime des opinions, variable par nature, et la faillibilité des perceptions humaines en proie aux dissonances cognitives engendrées par des circonstances exceptionnelles.
À la lecture de Timothy Tackett, on perçoit l’apport essentiel du témoin qui consiste à fournir aux historiens des données permettant de nuancer ce qui est trop bien ordonné et correspond à une synthétisation excessive des faits. C’est l’apanage de la modernité que d’avoir fourni une nouvelle classe de citoyens aptes par leur maturité à multiplier les sources de connaissance et à enrichir notre appréciation du passé.
- 1. Annette Wieviorka, L’Ère du témoin, Paris, Plon, 1998.
- 2. En convergence avec les travaux de Robert Darnton, L’Humeur révolutionnaire. Paris, 1748-1789, trad. Hélène Borraz, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2024. Voir aussi mon compte rendu dans Esprit, juin 2025.
- 3. Comme l’a démontré Jérémie Foa dans Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Paris, La Découverte, coll. « À la source », 2021. Voir mon compte rendu dans Esprit, juillet-août 2022.