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Combattants tchétchènes priant à l’extérieur du palais présidentiel de Grozny pendant le premier conflit russo-tchétchène en décembre 1994. Via Wikimédia
Combattants tchétchènes priant à l'extérieur du palais présidentiel de Grozny pendant le premier conflit russo-tchétchène en décembre 1994. Via Wikimédia
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Voix tchétchènes

L’autre écho de la guerre en Ukraine

Les témoignages de réfugiés et de militants tchétchènes montrent combien la guerre en Ukraine s’inscrit dans un continuum de violence, de destructions, et de visée coloniale de la part du pouvoir russe. La guerre réveille les souvenirs, entre amertume sur l’indifférence de l’Occident lors des guerres de Tchétchénie, et soulagement face à la réaction internationale aujourd’hui.

« Le jour du Jugement dernier, les animaux et les enfants seront les témoins les plus forts contre les cannibales, les meurtriers des peuples et les ennemis du genre humain. » C’est ainsi que O. commente, sous pseudonyme sur Facebook, le cliché pris au printemps 2022 par le photojournaliste ukrainien Evgeniy Maloletka, représentant un garçon tenant son chat dans ses bras au milieu des décombres. Sur le réseau social, l’ingénieur de 59 ans, qui vit à Grozny, raconte un souvenir de la seconde guerre de Tchétchénie, évoquant la tendresse des bêtes qui aident à survivre au milieu du chaos. Son récit se situe un soir de l’hiver 1999-2000, alors que l’homme rentre chez lui, dans une fuite éperdue au moment du couvre-feu, et que des soldats tirent sur tout ce qui bouge lors d’une zatchistka (« opération de nettoyage »). C’est que la guerre en Ukraine réveille de sombres pensées chez les Tchétchènes, qui reconnaissent dans le déchaînement de violence actuelle une même mécanique de la terreur déployée par le pouvoir russe face aux velléités d’indépendance de leur peuple lors des deux guerres qu’ils ont subies, de 1994 à 1996 et de 1999 à 2000, faisant au total disparaître plus d’un quart de la population.

D’une guerre à l’autre

Lorsque O. passe du registre de l’anecdote à celui de l’accusation, c’est loin de l’audience d’Internet, tant la tension règne sous la dictature du président Ramzan Kadyrov, fidèle allié de Vladimir Poutine. O. se lance alors dans la litanie des crimes, selon lui les plus manifestes, commis d’un terrain à l’autre : « Des milliers et des milliers de fois, je peux le répéter : si le monde avait arrêté la Russie en Tchétchénie, il n’y aurait pas eu de guerre russo-ukrainienne. S’il n’y avait pas Samashki, Aldy, Katyr-Yurt et des centaines d’autres atrocités sur le sol tchétchène, il n’y aurait pas Boutcha, Irpin ou Krementchouk en Ukraine. »

Les noms des villes ukrainiennes résonnent dans la mémoire encore vive de cette première année de guerre : Boutcha et ses cadavres en masse portant les traces d’exécutions sommaires, de tortures et de viols ; Irpin prise dans la stratégie d’encerclement de Kyiv par l’armée russe ; Krementchouk et le missile visant son centre commercial. Mais si l’imaginaire des villes martyres pousse à associer le sort de Marioupol à celui du Grozny de la fin des années 1990, qui hors de Tchétchénie se souvient encore des autres lieux que cite O. ? Samashki est considéré comme le principal massacre de la première guerre, perpétré les 7 et 8 avril 1995, quand des soldats russes se sont introduits dans le village et ont ouvert le feu sur des civils, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, faisant jusqu’à deux cent cinquante morts. Aldy demeure dans les mémoires le plus impressionnant de la seconde guerre, avec ses soixante morts en une seule nuit et une population terrorisée par les demandes de rançons, les maisons brûlées et les femmes violées. À Katyr-Yurt, localité proche de Grozny et connue pour avoir été bombardée peu avant que la capitale ne tombe aux mains des forces russes, les témoins ont recensé plus de trois cents victimes, non seulement des habitants mais aussi des personnes déplacées faisant partie d’un convoi affichant pourtant un drapeau blanc.

D’une guerre à l’autre, les Tchétchènes ont attendu un signe de l’Occident qui n’est jamais venu : « Là où il y avait de l’électricité et qu’une télévision ou une radio fonctionnait, tout le monde se rassemblait et essayait d’écouter les informations. On espérait alors qu’un appel ferme de l’Occident à la Russie surviendrait, avec une demande de mettre fin à la guerre. Rien ne s’est passé : les dirigeants occidentaux ont étreint les dirigeants russes et leur ont donné une tape dans le dos. » Et d’ajouter : « Le monde doit enfin comprendre à qui il a affaire, sinon cela se répétera encore et encore. » O. scrute avec attention l’attitude occidentale vis-à-vis de l’Ukraine, car il juge que la Russie ne laissera jamais ce pays écrire son propre destin et craint de même pour toutes les anciennes Républiques soviétiques : « Au début de la première guerre de Tchétchénie, il m’est arrivé d’avoir une conversation avec un officier russe. Il m’a dit que l’effondrement de l’URSS était une énorme erreur et que, maintenant que la Russie l’avait compris, elle allait la corriger. »

Continuum de violence

Certains n’ont pas le recul historique de O. mais partagent son avis. Arrivé de Tchétchénie en France avec sa famille il y a quelques mois, R. s’est trouvé en danger de mort pour avoir exprimé un peu trop fort ses opinions politiques lors de l’invasion militaire russe. Son constat est clair : même sans ces menaces, il aurait de toute façon quitté le pays par tous les moyens, suite à la mobilisation décrétée par Poutine en septembre 2022. « Ma mère m’a dit : “Tu veux être celui qui fuit ?” Ça m’a fait mal. Mais elle vieillit, perd un peu la tête et surtout regarde trop la télévision russe. Elle a pourtant été une vraie résistante, engagée dans tant d’initiatives de solidarité au cours de tout ce que nous avons traversé… » Après avoir vécu les deux guerres de Tchétchénie durant son enfance et son adolescence, R. résume sa prise de position : « Comment pourrais-je me battre pour Poutine alors qu’il a tué mon père ? » Lui aussi a été victime d’une zatchistka.

« Comment pourrais-je me battre pour Poutine alors qu’il a tué mon père ? »

R. est l’un des rares artistes nord-caucasiens à avoir atteint une reconnaissance par de grandes institutions du pays, dont certaines ont aujourd’hui cessé toute activité pour marquer leur opposition à la guerre, à l’image du très pointu centre d’art contemporain moscovite Garage. R. s’est depuis trouvé bientôt sollicité par le milieu artistique ukrainien pour des projets qui retracent le continuum de violence de la Tchétchénie à l’Ukraine : « Ils savent que le script de leur guerre est le même que le nôtre. » Cette appartenance à une communauté artistique n’efface pas pour autant l’angoisse personnelle : « Et dire que je pensais que le syndrome de stress post-traumatique ne me concernait plus… » R. explique qu’il y a trois choses qui l’aident à tenir : la religion, la psychologie et l’art. Par religion, il entend la croyance en un islam détaché de tout fanatisme. La psychologie, il l’a apprise sur les bancs de l’université, après avoir compris qu’elle pouvait sauver des vies. De l’art, il dit qu’il l’a amené à sublimer l’horreur, affirmant même qu’une de ses œuvres lui a permis de pardonner aux Russes : « Le soin, la réparation, c’est ça que l’art m’a apporté. Et si l’art a eu cet effet thérapeutique sur moi, c’est qu’il est un véritable opérateur de changement. »

Depuis son arrivée en France, R. se demande comment les réfugiés peuvent représenter l’identité, la culture et l’histoire tchétchènes. Il cite un jeune poète, dont il préfère taire le nom par sécurité, qui a amplement écrit sur l’expérience de son peuple. « Comment transmettre l’histoire ? » : c’est une question que se pose R. à son niveau. En attendant de faire ses preuves à travers ses prochaines œuvres, cette interrogation sur la transmission d’une certaine tradition, débarrassée de toute instrumentalisation par le pouvoir et des clichés qui collent à la peau des Tchétchènes, c’est avec ses jeunes enfants qu’il la partage : « Je peux enfin leur parler en vérité de mon pays sans les mettre en danger. Et ils dessinent le drapeau ukrainien et célèbrent Zelensky ! »

Des « culs noirs »

D’autres ont quitté le pays depuis la guerre, comme S., la quarantaine, militante tchétchène spécialisée dans les droits humains. Depuis, elle vit à l’étranger, en transit entre différents pays, tout en poursuivant son engagement. « Quand la guerre a commencé, j’ai eu un sentiment de rejet total : je ne voulais plus avoir affaire à ce pays. Mais ensuite, je me suis demandé ce que je pouvais faire. » Documenter, informer, alerter : c’est ce qu’elle continue à accomplir. « À l’époque, la majorité ne voulait pas savoir ce qui se passait en Tchétchénie. Nous étions réduits à être des “terroristes”, des “culs noirs”. » S. reconnaît pourtant qu’il y a toujours eu une minorité de Russes qui avaient conscience de ce qui se passait et ces gens-là lui manquent. Elle fait référence à ceux du journal Novaïa Gazeta et de l’association Memorial, tous deux Prix Nobel de la paix et aujourd’hui interdits d’exercer : « Malgré toute leur solitude sous les bombes, les Tchétchènes ne mettaient pas tous les Russes dans le même sac, pas ceux qui étaient de leur côté. Les Ukrainiens semblent réagir différemment… »

Quant au pouvoir russe, S. souligne la continuité de sa politique impérialiste, de la Tchétchénie à la Syrie et jusqu’à l’Ukraine : « D’où vient cette soudaine indignation ? C’est comme si c’était une copie. » Alors que le courage des Ukrainiens exerce une certaine fascination sur l’opinion internationale, S. se souvient de la façon dont son peuple s’est battu et est parvenu à mettre les Russes dehors, lors de la première guerre, quand le monde entier se taisait. En détaillant l’engagement actuel des Tchétchènes en Ukraine, elle présente un tableau complexe de la réalité. Kadyrov, qui se présente lui-même comme « fantassin de Poutine  », a effectivement envoyé des troupes dès 2014, mais l’ampleur du phénomène a été gonflée par l’affichage sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, les blogueurs tchétchènes qui bravent la censure n’ont pas tardé à les nommer les « régiments TikTok  », utilisant des mèmes pour détourner les images de propagande. Et si un camp d’entraînement en Tchétchénie existe bien dans la ville de Goudermes, ce sont en réalité des mercenaires de toute la Russie qui s’y rendent avant d’être envoyés en Ukraine.

À l’annonce de la mobilisation, la peur a pourtant gagné la population et les femmes tchétchènes ont manifesté pour la première fois depuis des années : « Une tentative avec de telles représailles à la clé, c’était suicidaire. » Le mouvement a été brutalement réprimé : arrestations des femmes, humiliation et torture des maris, envoi des fils en Ukraine. Bien que Kadyrov ait par la suite déclaré que sa République avait déjà fourni son quota, la menace d’être expédié au front reste brandie pour asseoir son pouvoir. À l’opposé, des Tchétchènes venus du Caucase et d’Europe se battent aux côtés des forces ukrainiennes : au moins quatre bataillons sont là-bas depuis 2014, tandis que d’autres ont été créés depuis 2022. Tous ont en tête que le Parlement ukrainien a reconnu la République tchétchène d’Itchkérie, selon le nom donné par les indépendantistes, comme « temporairement occupée par la Russie  » et se battent dans l’espoir qu’à travers le destin de l’Ukraine se joue également celui de la Tchétchénie.

La contribution des femmes

« Moi je n’ai pas été du tout surprise  », raconte F., exilée aux États-Unis depuis plusieurs années et membre d’une organisation non gouvernementale américaine qui soutient les activistes féministes et LGBTQI+ à travers le monde. Dès fin 2021, elle a échangé avec des Ukrainiennes et leur a demandé si elles étaient préparées à la guerre : « Personne, en fait, sur une vingtaine de militantes réparties partout dans le pays. Les seules à se montrer plus prudentes venaient du Donbass : si ça s’était passé chez elles, ça pouvait se passer ailleurs en Ukraine. » Après avoir pris le pouls sur le terrain, F. et ses collègues ont lancé un appel aux dons quelques jours avant le début de la guerre pour soutenir ces femmes.

« Elles jouent un immense rôle dans la guerre, qu’on ne reconnaît pas toujours. Quand on parle de la guerre, il y a des normes patriarcales qui se manifestent, la gloire est réservée aux hommes. Mais les nouvelles technologies permettent de mieux voir ce qu’est la réalité, notamment la contribution des femmes.  » F. se remémore celle des femmes en Tchétchénie. Du fait des différences socioculturelles, elles étaient certes moins nombreuses à combattre qu’en Ukraine. Elles ont en revanche été très investies dans la distribution de nourriture et dans les premiers secours donnés après les bombardements. Elles ont aussi sauvé des combattants, allant jusqu’à négocier avec les Russes l’exfiltration des blessés lors de certaines batailles. Dans toutes ces situations, elles étaient soumises à la menace du viol par les soldats russes. « Mais quand la guerre a été officiellement finie, un des objectifs de la dictature de Kadyrov a été de contrôler les femmes : leur héroïsme a été effacé », conclut F.

F. reconnaît qu’aux premiers jours de la guerre, il fut traumatisant de voir des images lui rappelant autant son passé, en particulier la mort de sa mère et la disparition forcée de ses deux frères. « Mais quand j’ai vu la condamnation du monde, sa solidarité avec le peuple ukrainien, j’ai ressenti un grand soulagement et une sorte de revanche : non seulement je me sentais prise au sérieux mais, en plus, les Russes commençaient à payer pour tout ce qu’ils avaient fait. » Tout en restant sur ses gardes, F. relève que l’image des Tchétchènes a changé depuis qu’on fait le parallèle entre l’expérience ukrainienne et la leur. « J’ai un sentiment mitigé. Je me dis aussi “Quels hypocrites !” : il a fallu la guerre en Ukraine pour que le monde commence à traiter les Tchétchènes d’une manière plus objective. » D’après elle, le milieu politique libéral russe et le monde occidental, y compris académique, restent prisonniers de stéréotypes : « On a cité la cruauté des Tchétchènes, des Daghestanais, des Ingouches, des Kalmouks et le pape a même parlé des Bouriates. Tout sauf des Slaves ! C’est tellement utile, facile, confortable, de perpétuer l’image de sauvages. » À ses yeux, il y a une guerre de l’information à mener et les Ukrainiens sont de bons alliés : « Ils sont intervenus en disant aux Russes : “Nous ne sommes pas frères.” Tout est bouleversé. Des conversations osées sur la colonisation russe, la xénophobie, le racisme sont enfin lancées.  »

La guerre en Ukraine vient en effet réactualiser la question coloniale que les Tchétchènes font remonter à la conquête du Caucase au xviiie siècle, bien avant l’époque soviétique ou les visées impérialistes poutiniennes. De là à espérer le démembrement de la Russie, pour certains, il n’y a qu’un pas, que F. franchit d’autant plus hardiment qu’elle développe une pensée intersectionnelle : « Je ne tolère plus les actes ni les paroles ni les attitudes arrogantes envers moi en tant que Tchétchène ni envers ma communauté, surtout de la part des Russes. S’ils veulent vraiment nous rendre service, c’est d’abord en reconnaissant tout le malheur qui a été causé au cours de deux siècles d’oppression et en procédant à des réparations. À nous de construire la suite. Nothing about us without us. » « Rien à propos de nous sans nous » : c’est ainsi que F. voit l’avenir de la Tchétchénie, reprenant à son compte le slogan, de même que l’on entend désormais des Ukrainiennes affirmer No means no ou encore My body (my country), my choice.

Camille Leprince

Diplômée de Sciences Po Paris en affaires internationales et de l'EHESS en arts et langages, Camille Leprince est chargée de recherche pour une institution artistique et culturelle. Ses recherches portent principalement sur la création dans le monde arabe et sa diaspora, mais aussi sur les dynamiques sociopolitiques de cette région.

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