L’humeur révolutionnaire. Paris, 1748-1789 de Robert Darnton

Traduit par Hélène Borraz

La démarche de l’historien consiste donc à cerner le climat qui préside à l’enregistrement et à l’emboîtement des événements rapportés aux conditions de vie, en captant l’imaginaire d’une expérience collective, dans son immédiateté et sa charge émotionnelle. 


Comment cerner une présence collective, avec toutes ses nuances, dans le cadre d’une histoire qui ne reconnaîtrait que les États et les conflagrations internationales ? L’historien américain Robert Darnton traque, dans son nouvel ouvrage, l’humeur (temper dans le texte original) qui habite les Français au seuil de la révolution de 1789. Ces phénomènes, nés dans la rue et au cœur de chacun, si discrets et si délicats à saisir, peuvent constituer des apports essentiels à la compréhension des temps passés. Par leur accumulation et leur convergence, les indices deviennent en effet des tendances, des modes de perception qui fortifient ou estompent la chronique quotidienne.

Pour parvenir à cerner cette humeur du temps, Robert Darnton s’appuie sur la lecture de toute une littérature diaristique et épistolaire qu’il augmente des nouvelles à la main, ancêtres des journaux, qui colportent des récits manuscrits d’événements peu ou prou avérés. Demeurant avant tout une reconstruction fondée sur le cumul de témoignages qui ignorent toute forme de neutralité, la résurrection de cette conscience collective présente cependant l’avantage d’éclairer le contexte dans lequel les hommes d’alors évoluent, menés par le besoin de caractérisation de leur environnement et d’appréhension des interdépendances qui définissent une société moderne. La démarche de l’historien consiste donc à cerner le climat qui préside à l’enregistrement et à l’emboîtement des événements rapportés aux conditions de vie, en captant l’imaginaire d’une expérience collective, dans son immédiateté et sa charge émotionnelle. Pour ce faire, Robert Darnton se place sous le patronage de Max Weber qui rappelle que « les événements ne font pas que survenir, ils ont un sens et surviennent à cause de ce sens ».

L’effet de multiplication des échanges et des moyens à disposition de la population pour s’informer ne cesse de croître, d’abord dans l’ombre du pouvoir, puis au grand jour, devant l’impuissance des forces officielles à endiguer ce flot au sein d’une population consciente de son identité, de ses besoins et de la nature du régime politique qui lui est opposé. À travers l’agrégation des perceptions individuelles émerge une reconnaissance collective devenue force libératrice.

Procédant par le biais d’une démarche narrative, Robert Darnton célèbre la méthode de l’histoire événementielle qui a suscité par le passé tant de réserves de la part des historiens. Sur le plan formel, l’ouvrage est fragmenté en une mosaïque de micro-récits, pareils à des chroniques brèves et savantes, où l’auteur croque les événements dans leur venue, opposant à la froideur des événements les impressions qu’ils suscitent, la lecture subjective qui en est faite. Puisqu’il s’agit de cerner les forces intimes mises en jeu, la réception prime sur l’exactitude de l’objet décrit.

Dans cet essai au carrefour d’une histoire des mentalités et des flux de l’information, Robert Darnton entend décrire un siècle où se déploient les modes et les réflexes d’une première communication de masse. La rue offre l’environnement idéal pour la diffusion des informations, les comptes rendus établis par les espions et les nouvellistes de bouche se répandent comme un feu de poudre que la censure ne peut freiner. Un murmure général est entretenu, le bruissement des conversations et des rumeurs se multiplie sur les marchés en plein air et les bancs des jardins, circule cour carrée du Louvre et place du Palais Royal, pour s’inviter aux tables des restaurateurs et jusque dans les geôles. Puisqu’aucun mur, aucune police ne les arrêtent, les opinions illégales, clandestines, chuchotées sous le manteau, finissent ainsi, à force d’échos et de croisements, en une information publique.

Si l’oralité conserve sa place traditionnelle à travers la déclamation des chansons et des pamphlets, parfois joués au coin des rues, l’alphabétisation avancée de la population parisienne permet également une dispersion accrue des écrits, qu’ils se présentent sous forme d’affiches, de gazettes, de libelles séditieux ou d’odes mises en musique1 – « tout le monde écrit ; tout le monde lit », résume le gazetier Louis-François Metra. Témoignant à son tour de cette diversité débridée, Louis-Sébastien Mercier conclut ainsi son Tableau de Paris (1788) : « Chacun veut être auteur ou lecteur. Même le cocher lit sur son siège les ouvrages du jour ; et tout personnage, jusqu’aux domestiques, jusqu’aux porteurs d’eau, se mêlent de raisonner. »

La retranscription de ces différents bruits permet d’apprécier la préparation des esprits aux événements révolutionnaires à venir, partageant à la fois le sentiment d’une puissance publique arbitraire s’ingérant dans la sphère privée et le sentiment grandissant d’appartenance à une nation faite d’une communauté de citoyens incarnant l’autorité légitime, tandis que, dans le même temps, s’accélère la désacralisation du pouvoir, dont la tolérance devant les démonstrations de force des foules déguise mal un aveu de faiblesse, et que se fixe chez les Parisiens l’habitude de la violence et des émeutes face aux abus de pouvoir, achevant de révolutionner le système de valeurs. À l’aube de 1789, Robert Darnton décrit un « raz-de-marée de révulsion à l’égard du despotisme ministériel ».

Ce foisonnement d’émotions vives et de passions contient une critique radicale des élites, taxant les unes d’incompétence, les autres de corruption, à une époque où la dette de l’État et l’augmentation successive des impôts font basculer l’opinion. L’année 1789 aboutit à l’effondrement d’un ordre social et à la reconstruction d’une réalité aux perspectives inconnues, traduisant le renversement de la conscience collective, agitée par une énergie utopiste et iconoclaste qui confirme chacun dans la certitude que « les gens ordinaires peuvent faire l’histoire au lieu de la subir ».

  • 1. Voir Robert Darnton, L’Affaire des Quatorze. Poésie, police et réseaux de communication à Paris au xviiie siècle [2002], trad. Jean-François Sené, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2014.
Gallimard, 2024
592 p. 32 €