Les Enracinés de Fabrice Boudjaaba
Dans son dernier ouvrage Les Enracinés, le chercheur en histoire sociale Fabrice Boudjaaba examine les transformations que connaît dans la première moitié du xixe siècle une certaine communauté rurale confrontée au développement de la société préindustrielle. Il choisit pour sa démonstration le cadre d’un village bordant la Capitale et qui deviendra au fil des décennies une banlieue ouvrière. Il s’agit d’Ivry, qui constitue un observatoire idéal puisqu’il offre à l’étude un espace intermédiaire, c’est-à-dire un lieu de friction qui rend compte de la rencontre entre une communauté de cultivateurs établis sur de petites exploitations et une population sans attache et issue de l’exode rural, tractée par les promesses de vie meilleure insufflées par la révolution industrielle.
Lié à l’expansion urbaine et à la complexification de ses modes d’organisation, le développement des migrations à Ivry va entraîner une croissance démographique explosive en même temps qu’un croisement local de populations aux parcours et aux cadres mentaux différents. La radicalité du changement sur le plan historique implique-t-elle une véritable rupture dans le mode d’existence des enracinés ? Cette plongée dans les mutations sociales à laquelle nous invite le chercheur montre que les temporalités du changement qui affecte les populations expriment des différences. Dans le cas des agriculteurs d’Ivry, bien que les cadres antérieurs de sociabilité et d’implantation soient bousculés, ceux-ci montrent en effet une résilience et une faculté d’adaptation capables d’accompagner la mutation des pratiques sociales et économiques sans s’y noyer.
Les conditions qui permettent la reproduction des schémas familiaux fournissent des perspectives d’analyse qui interpellent Fabrice Boudjaaba. Avant lui, les historiens ont surtout misé sur la notion de mobilité géographique pour juger à l’aune de ce principe la situation qui prévaut au siècle des révolutions, négligeant les courants qui s’en différencient. Cette lecture surtout quantitative a semblé écraser par son unanimité toute émergence d’autre considération.
Mais dans une économie fondée sur les biens fonciers, la notion de préservation patrimoniale de l’identité est cruciale. Pour éclaircir sa problématique, Fabrice Boudjaaba pose d’abord des questions méthodologiques qui intéressent la communauté universitaire. L’historien se plaint du compartimentage des disciplines académiques et de l’étroitesse des frontières chronologiques qu’elles instituent, plaidant pour des combinaisons jugées plus performantes qui permettent de percevoir les évolutions interséculaires dans le détail tout en obtenant une vue élargie sur le long terme. À cette critique s’ajoute celle de la prédilection des historiens à observer la mobilité des populations et leurs modes de transferts, à prendre en compte les schémas de ruptures et de transformations au détriment des questions de continuité et de permanence, pénalisant ainsi le monde rural qui obéit à des logiques de faible ou de non-mobilité.
Novateur dans son travail de recherche, Fabrice Boudjaaba étudie la situation de populations qui vont à contre-courant des tendances de leur siècle afin de révéler leurs logiques internes. Reconsidérant le concept de « capital d’autochtonie », l’historien met en évidence le bénéfice apporté par un enracinement généalogique, puisqu’il offre à travers sa connaissance du milieu une maille relationnelle dense qui donne droit à un choix de ressources accru : « L’enracinement, à la différence de la sédentarité, est affaire de liens, davantage que de géographie. » Les dynamiques sociales nouvelles forcent aux solidarités et à l’entraide, comme au renforcement du réseau liant les familles, tandis que le patrimoine foncier s’avère toujours plus morcelé à mesure que l’urbanisme ronge le territoire agricole et perturbe les modalités de fonctionnement d’un quotidien forgé par la perpétuation des traditions.
Face à cette concurrence dans la maîtrise de l’espace et pour maintenir leur cohésion interne, les populations enracinées sont conduites à mettre en œuvre des stratégies leur permettant d’absorber les influx sociétaux inédits. L’économie du ménage devient le noyau de cette résistance : ainsi, malgré la volatilité continue des ventes de parcelles, les maisons sont rarement mises sur le marché et incarnent cette persistance du socle familial. La mobilité relative des populations ancestrales masque également, sous l’apparence du paradoxe, la permanence d’une sédentarité, car l’inscription dans le territoire ivryen se perpétue dans les communes avoisinantes, révélant par ce simple déplacement anodin la stabilité du modèle de comportement de ces populations. La fréquence des mariages entre enracinés est un indice supplémentaire de cette résistance au mouvement d’industrialisation et de transformation démographique, de même que la mise à distance récurrente de ce qui se rapporte à Paris, comme le prouve la persistance de l’agriculture traditionnelle au détriment des activités vivrières que la Capitale limitrophe absorberait pourtant.
Faisant œuvre de justice, l’historien met au jour l’excès des modélisations qui invisibilisent des populations et leurs modes de vie. Si la logique historiographique ne s’embarrasse pas des niches où persiste une humanité ajoutant de la complexité ou un relativisme au modèle dominant, pour autant, ce qui se singularise et fonctionne à contre-courant des modes et des schémas sociétaux demeure un élément indispensable de complétude dans l’appréciation de la réalité historique. Placée aux marges de l’anthropologie, l’étude de Fabrice Boudjaaba nous permet d’observer comment une petite communauté humaine parvient à maintenir sa spécificité par sa faculté d’adaptation aux conditions inédites du milieu qui l’a vue évoluer depuis des siècles.