Beautés de l’éphémère. Apologie des bulles de savon de Pierre Zaoui
C’est à un parcours à la fois conceptuel et figuratif que l’ouvrage de Pierre Zaoui nous convie. Il est en effet légitime de parler ici de parcours. Il est question de pointer, sinon tous, du moins un grand nombre d’œuvres, d’occasions conceptuelles et de représentations qu’une certaine figure, la bulle de savon, suggère à la pensée.
Un premier constat s’impose, celui d’une présence, à travers les siècles, de la bulle de savon parmi les objets produits et/ou représentés par l’homme. Depuis les Jeux d’enfants (1560) de Brueghel, jusqu’aux Enfants avec des bulles de savon (1945) de Helen Levitt, en passant par les Bulles de savon (1867) d’Édouard Manet, Pierre Zaoui nous apporte les preuves d’un souci, d’un questionnement. La représentation régulière donc répétée de cette activité enfantine nous autorise à la considérer comme l’indice d’une préoccupation, qu’il n’est pas déplacé de caractériser comme anthropologique. Les bulles de savon, tant par leur présence dans les arts que par les ressources symboliques qu’elles offrent aux philosophes et aux moralistes, constituent les indices d’un invariant. Invariant qui prend la forme d’une présence à travers les âges. Chercher les raisons pour lesquelles des réalités aussi fugaces et évanescentes sont en mesure d’exprimer, de rendre perceptibles autant de significations, tel est le projet de l’ouvrage. Tous les objets donnent plus ou moins à penser. Ils offrent plus ou moins de prises à nos représentations. Un objet se tient face à celui qui le perçoit. Il est tout à la fois matérialisation et suggestion de pensées. Avoir affaire à soi au travers d’une certaine matérialité à laquelle on a donné forme et existence, voilà ce que nous offre le fait de souffler des bulles. Profiter d’une expérience sensible pour élargir et déchiffrer nos réflexions, telle est également l’une des principales vertus des bulles de savon. C’est pourquoi en faire l’apologie trouve ici sa légitimité. Légitimité qu’il convient d’établir, tant le déséquilibre entre présence physique et donation de sens s’avère ici important. Il est vrai, comme pourrait le formuler Hannah Arendt, que les bulles de savon ont une durée de vie à peine supérieure au temps qu’il a fallu pour les produire. L’écart entre l’émerveillement du spectateur et l’exiguïté, la modicité ontologique de la bulle de savon a donc de quoi nous interroger.
Pierre Zaoui choisit de prendre en charge une telle question. Il le fait à partir de la vacuité apparente, donc fautive, que certains attribuent à ces mêmes bulles de savon. Schopenhauer considérait l’activité du souffleur comme emblématique de la vacuité et de la souffrance inhérentes à l’existence : « Quand on souffle une bulle de savon, on y met tout le temps et les soins nécessaires ; pourtant elle crèvera, on le sait bien. » Les soins et l’attention portés à l’existence de cette bulle ne changeraient ainsi rien à la vanité de celle-ci. Pierre Zaoui rétorque qu’il suffit de regarder une seconde n’importe quel enfant insouciant souffler une telle bulle pour être convaincu du contraire. La précarité de l’œuvre ainsi réalisée se trouve conjurée et surmontée par le caractère ludique et aisé de sa production : « Il suffit de trois fois rien, une paille ou un calame, un bol, un peu d’eau savonneuse et du savon pour le linge ou la vaisselle, pas celui plus cher pour le corps. » La bulle incarne « toutes les grâces de la pauvreté tant louées par les hommes et les femmes d’autrefois ». On pourrait penser ici au joujou du pauvre selon Baudelaire. Le propos de Pierre Zaoui ne vise pourtant pas à stigmatiser et à flétrir la complexité des amusements de l’enfant riche. Son but n’est pas de nous rappeler à la simplicité. L’opposition n’est pas entre l’enfant pauvre et l’enfant riche. Il s’agit plutôt de préciser ce qui distingue l’enfant de l’adulte.
De l’enfant émerveillé à l’adulte au regard blasé, que s’est-il passé ? Souffrance et ennui semblent avoir pris la place de la jubilation et de la plénitude. De l’enfance à l’âge adulte, on passerait ainsi de « la légèreté » au « souci », de « la pauvreté glorieuse » à « la richesse dérisoire ». L’enfant est désœuvré, l’adulte est affairé. Celui-là est disposé à accueillir des riens, à se réjouir de leur expérience. Il est en mesure de jouer. De prendre au sérieux une activité n’ayant sa fin qu’en elle-même. La bulle ne sert à rien. Elle est destinée à la précarité de son évanescence. Voilà pourquoi il nous faut considérer cette bulle comme « le sceau de l’enfance ». L’enfant – l’infans – qui ne parle pas est en mesure de s’émerveiller. De jouir au spectacle de la fragile plénitude propre à la bulle. Le sérieux de l’adulte détourne celui-ci de ce que l’usage affairé du monde juge inutile, donc dérisoire. L’adulte, soucieux d’utilité et armé de ses mots, se trouve mis à distance de cette jouissance enfantine.
L’expérience de la bulle de savon est une expérience, pour parler comme Husserl, antéprédicative. C’est ici que le parcours des œuvres s’avère enrichissant. « Dans toutes les représentations d’enfants à la bulle de savon que nous avons rencontrées, les enfants sont toujours muets : ceux qui soufflent comme ceux qui regardent. » Cette expérience est pure et muette, car elle précède la richesse de nos interprétations savantes et réfléchies. Si réfléchir consiste à mettre à distance, à rompre l’immédiateté, la richesse lexicale de l’adulte ne peut que l’éloigner de cette expérience première. Cette richesse a pour principal effet de faire apparaître l’acte du souffleur, ainsi que son effet, comme pauvres. L’expérience initiale de l’enfant est émerveillement. C’est précisément le décalage entre la simplicité, la modicité des moyens et la perfection de ce qu’il est parvenu à produire qui le ravit. Ce que, de façon savante et réfléchie, nous nommons principe d’économie est initialement éprouvé de façon silencieuse et émerveillée. Une telle expérience est-elle à jamais perdue ? L’adulte est-il exclu de tout émerveillement immédiat ?
L’ouvrage de Pierre Zaoui vise précisément la réfutation d’une telle exclusion. Il se présente justement comme la tentative – réussie – de nommer, de rendre raison d’un vécu qui, lorsqu’il survient initialement, se trouve privé des moyens de sa formulation. Du caractère originairement non thématisé d’une expérience, il s’agit, depuis notre condition savante et réfléchie, de produire le discours susceptible d’en rendre compte. Comment décrire fidèlement une épreuve dont la qualité principale se trouve liée au mutisme de celui qui la vit ? C’est ici qu’une telle entreprise peut sembler paradoxale. C’est au travers et par l’intermédiaire d’un grand nombre de faits culturels (œuvres d’art, textes philosophiques, art et textes sacrés) que Pierre Zaoui nous convie à la formulation – nous pourrions dire le ressouvenir – de ce que nous avons éprouvé. La bulle de savon n’est pas un « rien du tout ». Elle nous offre, au contraire, l’expérience d’un tout à partir de très peu. Peu de compétences sont nécessaires à son élaboration. Un outillage rudimentaire. Il nous faut peu de choses pour générer la forme sphérique de la bulle qui fait de celle-ci un tout. Ce à quoi il ne manque rien. Ainsi que le formulait Kant, une idée est la représentation d’une perfection qu’on ne rencontre pas dans l’expérience. Or la bulle, par la sphéricité qui lui est propre, se présente comme un échantillon, un symbole de la perfection. Elle est un tout dont la clôture implique la suffisance. La sphère est ici la figure géométrique parfaite. L’émerveillement dont elle fait l’objet réside dans la disproportion entre l’incompétence de l’enfant qui souffle et la complétude, la perfection du produit auquel il a donné naissance.
L’ouvrage de Pierre Zaoui se présente donc comme une anamnèse. Une tentative pour déchiffrer et expliciter, par l’intermédiaire des mots, connaissances et références des adultes, la pureté d’un émerveillement premier. À quel point sommes-nous encore enfants ? Si le décryptage et le déchiffrement d’une expérience enfantine sont pour nous possibles, c’est bien parce que, malgré les affairements propres à l’usage adulte du monde, nous sommes d’éternels enfants. « Que sommes-nous sinon d’éternels enfants qui s’émerveillent devant leurs propres merveilles ? Car quand nous ne le sommes plus, il n’y a plus d’autre choix qu’entre une foi aveugle, parfois éclairée, souvent sanglante et le nihilisme qui ne vaut pas mieux, qui n’en est que le revers. » Cet ouvrage constitue donc une invitation à suspendre certains usages du monde. Usages qui nous font perdre de vue la richesse et la jouissance propres à ce que nous estimons, à tort, comme léger. Sa lecture nous donne l’occasion d’une parenthèse d’insouciance.