Pour partir en fin
Antoine Emaz a construit une poésie minimaliste, emplie de pudeur et de délicatesse, qui se refuse tout épanchement lyrique pour rester au plus près des choses, et faire entendre ce qui, dans la réalité, échappe au langage. Le posthume Erre, écrit à la fin de l’été 2021, est son livre de la fin.
Erre, dernier livre (posthume) du poète Antoine Emaz, se savait livre de la fin. Comment ne l’aurait-il pas été, comment ne l’aurait-il pas su, face au cancer qui le rongeait et auquel il faisait face stoïquement. Antoine Emaz est un poète réeliste, comme définissait Yves Bonnefoy ceux qui, dans l’héritage de Baudelaire, cherchent moins à dire la réalité qu’en sa trame et ses surfaces le point vibratile d’accrocs où les mots perdent leur langue. Mais cherchent à contourner l’impossibilité de dire là même où l’espace du dire est déchiré. Cet ultime moment, qualifié d’instant de sa mort, sur lequel s’achève Erre, est ce réel venu brûler le ruban de vivre et de dire : il est aussi bouleversant que l’ensemble de ces indices, minimaux et pudiques, qu’Emaz put dire jusqu’au bout, avant que la parole ne lui soit confisquée.
Antoine Emaz, de ses premiers opus (Poème de la terre, La Bartavelle, 1986 ; Poème en miettes, Tarabuste, 1986 ; En deçà, Fourbis, 1990 ; Poème carcasse, Tarabuste, 1991 ; C’est, Deyrolle, 1992, pour n’en nommer que quelques-uns) à Limite (Tarabuste, 2006), son dernier livre majeur, a construit une poésie minimaliste, dont le parti pris fut toujours celui des choses (communes, ordinaires, banales), de même qu’il les inscrivait dans notre rapport en s’écartant des affectations d’un certain lyrisme. S’écarter de soi-même, c’est-à-dire, selon le quasi-énoncé d’André du Bouchet (qui, avec Pierre Reverdy et Samuel Beckett, compta au plus haut point), « écrire au plus loin de soi-même ». Ce fut alors pour Antoine Emaz écrire dans la concaténation de ce qui nous expose le plus à la réalité rugueuse et à l’ossature des choses. Erre, et c’est presque un truisme de le dire, est le livre de cette exposition, qui est épreuve, c’est-à-dire exposition de soi à la vérité qui attache l’homme à son rhuthmos, comme le disait Archiloque. Le cerne de l’erre est celui de qui s’avance (sa manera) et accompagne en aventure le son que fait l’existence avançant jusqu’à faire de sa finitude sa ligne d’erre. Le substantif féminin du titre, les homophonies qu’il appelle (air, -er, hayre, hère, haire, her), la basse continue des infinitifs en -er qu’il égrène dans le livre lui-même, les sens dont il se revêt (allure, manière d’avancer, de marcher ; vitesse, élan ; vivre sur sa lancée ; traces marquant le passage du gibier ; erres rompues, traces effacées ; hautes erres, traces anciennes ; revenir sur ses pas) forment les strates précises de ce livre grave. Dont la gravité est paradoxalement aussi douce et commune qu’elle est âpre.
Mourir, puisque Erre est le livre qui en sait l’attente et l’imminence, est un mot dont Emaz entendait la musique pauvre, jusqu’à pouvoir la regarder venir, non que la peur, qui est un vocable courant chez Emaz (Os [Tarabuste, 2004] s’ouvre en quatre séries à elle), ne vienne parfois le glacer, mais sans insistance, sans dramatisation, juste comme un mot balise au pic déchirant, à quoi le sujet écrivant n’échappe pas. L’un de ses proches amis, Alexis Pelletier, le rappela bien : « La mort, précisément, cela fait partie de ce que la langue ne peut pas dire. On peut dire l’agonie, le mourir, mais l’instant de la mort, et encore plus l’instant de ma mort – même si celle-ci est toujours en instance comme nous l’a montré Blanchot – ne se disent pas. Et toute la famille du mot trépas n’est qu’illusion face à ce trou du dire. […] La mort y a quelque chose de serein, de parfaitement assumé qui place le poème – je dis bien le poème et rien d’autre – dans une perspective totalement étrangère à tout discours religieux et me donne ainsi sa présence absolument familière. Exactement comme si la mort était devenue familière par l’écriture et que l’écriture vraiment faisait de l’art – un art de peu, voire un art du peu – avec. » Si bien que l’on admire la netteté de position et de tenue de celui qui en écrit ici l’attente, une attente sans débord, sans salut, sans la lessive du ciel dont il ne faut pas attendre qu’elle excède sa peau de ciel liquide. Une attente qui attend la fin, la dit, dit la fatigue d’un cancer venu alourdir le corps et le détruire, le réveiller de douleurs, dit la lassitude des traitements, mais aussi les gestes de confiance, la beauté simple d’un sourire, la lumière rasante d’un dernier été, les ombres douces de la pinède.
La techné de cette poésie se déploie (dans ce livre pas moins que dans les autres) en poèmes ras : vers courts et phrases nominales combinent sa façon d’aller, de poinçonner la page, son effort de syntaxe tenant à la façon de tenir acte et tact d’un dire logé dans une apparente simplicité de formulation, laquelle n’a que l’apparence de l’évidence du simple qui ne se dit pas. Chaque poème d’Erre se lira d’abord au travers de la frappe d’une date en chiffre romain. C’est un journal-tunnel qui s’étend du 7 juillet 2018 au 21 septembre 2018, des douze jours écrits en juillet aux dix-sept écrits en août puis en septembre, qui achèvent le livre et la vie en une page bouleversante que je laisse le lecteur découvrir avant d’éteindre. Chaque jour est donc écrit à partir d’une date, chaque jour s’étend en poème, d’une page à quatre ou cinq, guère plus. Chaque date, chaque jour fait ainsi série discrète du peu de temps où le livre va s’engouffrer. Sachant que ce conduit amenuise le canal de son respir. Sachant cela. Série où « soi [est] comme objet de méditation1 », écrivait son plus ancien ami, Ludovic Degroote, mais aussi, et je le contredis ici par ce livre, autant objet « d’exposition », non de soi dans son sens apprêté et suffisant, mais de ce qui reste de soi dans l’amenuisement de la voie qui reste encore attachée à clarifier sa voix. « Obstination, moine contemplatif et moine ouvrier2 », écrit encore très justement Degroote, si bien qu’ici se nomment la dimension morale des livres d’Antoine Emaz et son intransigeance sienne, « rationalité et maîtrise de soi3 ». Continuer à menuiser en copeaux fins quelques mots d’un rapport où la vérité est teneur exposée n’est pas une tâche donnée, mais un travail continué, repris chaque jour pour partir en fin : en voici quelques amorces, pour ne pas finir : « 7.07.2018// le mot comme ce qui reste du geste/du temps pris », « 30.07.2018//dans le pâle du ciel encore bleu/laisser comme dissoudre le corps », « 2.08.2018//les mots tournent/lents/dans la chaleur restée du jour », « 29.08.2018//le temps va le corps/suit son court peine un peu à poursuivre », « 1.09.2018//ramené tout de même la question//on ne peut pas oublier/tout le temps », « 27.09.2018//parfois le jour se défait tout seul/d’autres fois il reste à démêler. »
- 1. Ludovic Degroote, « Une digue avec Antoine Emaz », Europe, no 1031, mars 2015, p. 73.
- 2. Ibid.
- 3. Ibid.
Erre d'Antoine Emaz