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Diplomaties européennes (XIXe-XXIe siècles) de Laurence Badel

mai 2021

Dans sa vaste encyclopédie historique des Diplomaties européennes, Laurence Badel, professeur d’histoire des relations internationales à la Sorbonne, considère la diplomatie comme un art, qui s’apprend sur le terrain ou se transmet au sein de grandes dynasties. Mais elle observe qu’une science et une professionnalisation de la diplomatie apparaissent au xixe siècle. Comme l’écrivait Charles de Martens en 1851 : « C’est une grande erreur de croire qu’il suffise, en diplomatie, du simple bon sens pour réussir. »

Laurence Badel décrit l’émergence d’une véritable fonction diplomatique en Europe. La tradition fait de Nicodemo Tranchedini, l’envoyé à Florence durant les années 1440-1460 de Francesco Sforza, duc de Milan, le premier ambassadeur permanent de l’histoire. Depuis, les réseaux consulaires à vocation commerciale et diplomatique ont considérablement grandi, à des rythmes variables. On fait remonter la création d’un service diplomatique autonome en Autriche à 1720. Mais les États-Unis n’ont nommé des ambassadeurs permanents qu’à partir de 1893. Ils établirent d’ailleurs leur State Department d’abord à New York. Quant à Bismarck, c’est lui qui insista, en 1871, pour que le département des relations extérieures garde son appellation de Amt (bureau) et ne revête pas une signification politique avec le nom de Ministerium.

Dans la formation de ce « corpus » de la diplomatie européenne, l’autrice accorde une large place aux para-diplomaties, lesquelles ont assez tôt exercé une action complémentaire à celle des États : celle du Vatican, ainsi que celle des organisations catholiques comme Caritas Internationalis ou la communauté de Sant’Egidio. Tout un champ de pratiques s’est ouvert, dans les années 2000, avec la nouvelle diplomatie publique (new diplomacy), associée aux révolutions technologiques, à un fonctionnement horizontal et en réseau, à la prééminence des acteurs non gouvernementaux et à la volonté d’établir un dialogue avec les sociétés et les cultures, et plus seulement avec les États. La culture diplomatique européenne repose encore sur des rituels issus de l’aristocratie : un protocole qui règle les préséances, la correspondance, le vêtement. Elle a ses lieux : ministères, ambassades, consulats, résidences, sièges des conférences internationales, que l’on retrouve dans Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Elle fut aussi une culture de paix, symbolisée par la série de congrès et conférences des xixe et xxe siècles : Münster et Osnabrück en 1648, Utrecht en 1713, Vienne en 1815, Paris en 1856, Berlin en 1878, Versailles en 1919, Yalta et Potsdam en 1945.

Une culture de la diplomatie multilatérale s’est d’abord épanouie au sein de la Société des nations, puis dans les organisations européennes. Le but des divers appareils diplomatiques européens a été d’élaborer une position nationale à Bruxelles et, pour ce faire, des services nationaux et de coordination interministérielle ont été créés (Comité des représentants permanents, Conseil des ministres, Conseil de l’Union européenne, Président du Conseil, Service européen d’action extérieure). Il s’est donc formé un « diplomate européen » parlant un même langage, capable de se mouvoir dans le labyrinthe bureaucratique européen, en interaction avec les puissantes Directions générales, au premier chef celle des relations extérieures, et les multiples cercles d’information et d’influence. C’est donc une diplomatie européenne à plusieurs niveaux en constante discussion avec elle-même et le reste du monde qui se dévoile, avec toute sa richesse, ses défis, sa complexité, ses contradictions et ses batailles. Pour devenir un véritable acteur global, l’Union européenne doit se doter des moyens de sa puissance et d’une volonté de la mettre en œuvre.

Presses de Sciences Po, 2021
540 p. 35 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

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Force structurante de notre modernité, le libéralisme concentre ces dernières années toutes les critiques. Mais lorsque certains fustigent la société du tout marché, l’individualisme et l’égoïsme contemporains, l’élitisme, les inégalités ou l’autoritarisme, est-ce bien à l’idée libérale qu’ils en ont ? La démocratie peut-elle se passer du libéralisme ? C’est à ces questions que s’attache ce dossier, coordonné par Anne-Lorraine Bujon. Le libéralisme y apparaît d’abord comme une tradition plurielle, capable de se renouveler et de se combiner avec d’autres courants de pensée politique. Timothy Garton Ash le définit comme une méthode plutôt qu’un système : « une quête interminable pour déterminer le meilleur moyen de bien vivre ensemble dans les conditions de la liberté ». À quelles conditions, et dans quelles formes nouvelles peut-on défendre aujourd’hui l’idée libérale ? À lire aussi dans ce numéro : l’Allemagne après la réunification, les pays baltiques, la mémoire selon Ernest Pignon-Ernest, une lecture de Nœuds de vie de Julien Gracq, et la vie de Konrad von Moltke, le délégué de la nature.