Self as Method. Thinking Through China and the World de Xiang Biao et Wu Qi
Trad. par David Ownby
Se revendiquant de l’empirisme d’Oxford, Biao Xiang se distingue ainsi du style des intellectuels chinois, jugés trop grandiloquents, et de celui de leurs homologues français, qui adoptent souvent la même posture idéaliste, radicale et révolutionnaire.
La fascination exercée par la Chine est paradoxale, car les lecteurs occidentaux connaissent très peu sa culture. Notre rapport à l’actualité chinoise est biaisé : celle-ci est uniquement abordée à travers des problématiques économiques, géopolitiques ou, plus récemment, sanitaires ; il n’est pratiquement jamais question de la vie intellectuelle chinoise, des évolutions de sa société, des espoirs et frustrations de sa jeunesse.
Le lecteur anglophone qui s’intéresserait à ces questions a désormais un nouvel ouvrage à sa disposition : Self as Method, traduction anglaise de conversations entre l’anthropologue Biao Xiang et le journaliste Qi Wu (l’édition numérique est en libre accès). Né à Wenzhou, Biao Xiang (j’utilise ici l’ordre occidental de présentation, en commençant par son prénom) part étudier la sociologie à l’université de Pékin au début des années 1990. Il se fait alors remarquer par un travail sur un « village » de migrants du Zhejiang, sa province natale, qui se sont plus ou moins légalement installés à Pékin pour faire du commerce, vendant des vêtements et des briquets. Cette étude originale lui vaudra d’être invité à Oxford, où il soutiendra sa thèse, puis sera nommé professeur, avant de devenir directeur à l’institut Max-Planck. La question des migrations, notamment économiques, demeurera centrale dans son travail.
Self as Method n’a pas été conçu comme un ouvrage universitaire. Le livre a originellement été publié en 2020 par Dandu, une jeune maison d’édition chinoise. Son ambition était d’analyser les difficultés de la jeunesse chinoise qui, bien que fière du développement de son pays, éprouve néanmoins une certaine insatisfaction et une certaine anxiété au sujet de son avenir. La compétition est rude en Chine pour obtenir un bon emploi, et elle débute tôt, dès l’entrée au collège. Les jeunes Chinois sont soumis à une pression intense et travaillent dix à douze heures par jour pour obtenir une place dans les meilleures universités ; cependant, même les diplômes les plus prestigieux ne garantissent plus, aujourd’hui, de hauts revenus et la sécurité de l’emploi. Pendant ce temps, les prix de l’immobilier atteignent des sommets dans les grandes villes. Dans un article publié dans le journal Sixth Tone (autre précieuse source d’informations sur la société chinoise contemporaine), Biao Xiang analysait ainsi la manière dont la jeunesse chinoise a d’abord utilisé le fameux dilemme du prisonnier, puis le concept anthropologique d’involution, pour exprimer son malaise1.
À en juger par la réaction du public chinois, l’ouvrage a touché une corde sensible : il s’était déjà vendu à plus de 175 000 exemplaires au moment de sa traduction en anglais et Douban, l’équivalent chinois d’Amazon, l’a nommé « livre le plus influent » de l’année 2020.
On peut néanmoins se demander ce qui a motivé le choix du titre : en réalité, le concept de self n’est pas vraiment central dans le livre. Le premier entretien a certes une dimension biographique, et contient à ce titre des anecdotes intéressantes, mais dans le fond, Biao Xiang n’aime pas tellement parler de lui. Le moi n’est ensuite pas constitué comme objet d’étude en tant que tel ; il est plutôt abordé comme un prisme de compréhension du monde. Ceci est notamment explicité dans le deuxième entretien : « l’expérience individuelle en elle-même n’est pas si importante », y déclare l’auteur ; ce qui compte, c’est « la problématisation de l’expérience individuelle », car « c’est le monde que nous voulons comprendre, et non nous-mêmes » (nous traduisons).
L’ouvrage prend alors progressivement la forme d’un manifeste intellectuel. L’auteur analyse notamment l’évolution du rôle des intellectuels au sein de la société chinoise, depuis les années 1980 jusqu’à nos jours, et le compare avec celui des intellectuels français et anglais. Au fil des entretiens, il développe également une approche plus personnelle, qui pourrait être résumée par cette formule : « Tous les problèmes réels sont des problèmes locaux. » Se revendiquant de l’empirisme d’Oxford, Biao Xiang se distingue ainsi du style des intellectuels chinois, jugés trop grandiloquents, et de celui de leurs homologues français, qui adoptent souvent la même posture idéaliste, radicale et révolutionnaire. Il cite alors comme modèle la local gentry chinoise. Ce dernier terme est assez difficile à saisir : il ne désigne pas l’aristocratie traditionnelle, ni les responsables du Parti communiste, mais renvoie plutôt à un ancien système hérité de la dynastie Song (960-1279), au sein de laquelle on pouvait devenir fonctionnaire en passant des examens d’inspiration confucéenne. Ceux qui réussissaient au niveau local (il existait aussi un niveau provincial et un niveau national) devenaient alors des représentants de leur communauté auprès du gouvernement. Connaissant toutes les subtilités de la vie locale, saisissant tous les rapports de pouvoir, ils étaient très respectés ; ils développaient aussi, du point de vue de Biao Xiang, un savoir quasi anthropologique.
L’introduction du traducteur, David Ownby, s’avère utile pour comprendre ces différentes spécificités ; elle permet aussi de bien saisir les différents enjeux de ce livre original et stimulant.
- 1. Voir l’entretien avec Xiang Biao, “How one obscure word captures urban China’s unhappiness” [en ligne], Sixth Tone, 4 novembre 2020.