Comment parler de l’Ukraine en guerre ? Informer, raconter, résister sous la direction de Pierre Bayard, Jean-Louis Fournel et Constantin Sigov


Il convient de saluer à sa juste valeur cet ouvrage collectif, œuvre d’une solide équipe d’écrivains, de philosophes, de juristes et de politologues ou de journalistes, principalement ukrainiens et français, mais pas exclusivement. Ces dix-neuf auteurs jettent un puissant et pénétrant regard sur la guerre en Ukraine perçue dans tous ses aspects. Toute guerre transforme le langage, comme elle abolit selon Levinas la morale, n’étant concentrée que sur la destruction ou la survie. En réalité, les choses sont plus complexes, comme le tracent les auteurs.

Tout d’abord, il convient de bien nommer les choses – selon le mot tant cité d’Albert Camus. On le voit dans le titre de ce livre, L’Ukraine en guerre. Guerre et non crise ou conflit comme on semblait la décrire à l’Organisation des Nations unies. Deux autres expressions ont été employées, dont la charge sémantique était tout autre. « Guerre en Ukraine » qui signifie un événement ou un processus, et « Ukraine » un contenant, ce qui se lit comme faire/déclencher/provoquer la guerre en Ukraine, ce qui laisse de côté la question de ses acteurs, en supposant les fixer de manière contextuelle. « Guerre d’Ukraine » ensuite, où le substantif « Ukraine » désigne un pays impliqué en tant qu’objet dans la manifestation/processus/situation, signifié par le substantif, comme pousser l’Ukraine à poursuivre la guerre. Seule l’expression « l’Ukraine en guerre » reflète la réalité où « Ukraine » signifie un pays et joue le rôle de sujet du fait d’être en guerre, ce qui suppose faire la guerre, ce qui fait apparaître les acteurs de façon symétrique, alors qu’« Ukraine en guerre » montre les intervenants de façon asymétrique en donnant au substantif « Ukraine » le rôle d’objet. Ces distinctions ne sont pas strictement sémantiques, elles installent dans l’espace médiatique (dont on se rend compte chaque jour de la place qu’il occupe) trois modes de pensée dans les champs théologico-culturel, géopolitique et politique.

La manière dont on désigne ou nomme les événements joue un rôle crucial dans cette guerre. On l’a vu lors de son déclenchement, lorsque la Russie a allégué la menace de génocide que les autorités de Kyiv préparaient dans le Donbass pour justifier son entrée en guerre sur le principe universellement accepté du droit de légitime défense. Mais que peuvent nous dire les philosophes sur la guerre depuis Platon, Thomas d’Aquin, Kant, Hobbes, Wittgenstein et Levinas ? Chacun s’est efforcé de définir les conditions d’une paix juste et de décrire les voies permettant d’y accéder afin de, comme l’avait pensé Hobbes, stopper la « guerre de chacun contre chacun ». Mais si ceci était possible à l’intérieur d’une république, cela n’empêche en rien la « guerre de chaque Léviathan contre chaque autre Léviathan ». À moins d’espérer l’émergence d’un État universel, homogène, ce qu’avait pressenti Hegel et qu’Alexandre Kojève avait théorisé sous sa conception de la fin de l’histoire. Pour le moment, nous devons admettre que la question de la guerre est d’abord celle de la philosophie sociale, de la sociologie, de la géopolitique et non de la métaphysique, de la logique ou de la philosophie morale.

Ces premières approches étant faites, la suite de l’ouvrage retombe si on peut dire sur terre, cette terre ukrainienne piétinée, martyrisée, violée, maculée de sang, mais le peuple qui l’habite résiste, reste debout. Comment, dans ces conditions, la couvrir, la décrire, la mettre en mots, en capter les images, les sons et les couleurs ? Tous ces aspects sont abordés de manière concrète, de façon directe et poignante par les acteurs, les témoins, les observateurs ukrainiens, lesquels ont arpenté leur patrie dans tous les sens. Chacun d’entre eux a fait sienne la parole de Paul Celan : « Parle comme si tu étais le dernier. » On trouvera des reproductions de bien des artistes ukrainiens, sculpteurs, peintres ou photographes de renommée internationale, qui démontrent la vivacité créatrice des Ukrainiens et de leur culture alors que la Russie mène sa guerre avec le sentiment d’être armée d’une culture supérieure, niant même l’existence d’une culture ukrainienne. Comment ne pas s’émouvoir donc du ministère de la Culture ukrainien qui lance le site war poetry, à traduire par « poésie de guerre » ou « poésie en guerre ». Plus de trente mille poèmes y ont été recueillis.

Dans le dernier article du livre, le philosophe Constantin Sigov, dont on a analysé les entretiens avec Laure Mandeville (Esprit, janvier-février 2023), résume parfaitement le message livré par ses prédécesseurs. Il convient de continuer à parler au monde pour que les faits, la vérité, la pravda, mot russe et ukrainien signifiant « vérité » et « justice », ne soient ni oubliés ni étouffés. Le premier recueil de lois à Kyiv, au xie siècle, ne s’appelait-il pas Pravda ? De plus, un récit juste est nécessaire à un discours juridique qui devrait être tenu coûte que coûte. Ce livre du temps de guerre est un travail de paix. Laissons avec lui le dernier mot au dissident ukrainien Vasyl Stus, mort en prison en 1985, considéré comme l’un des grands poètes ukrainiens : « Plus de route, mais la vie est là / La nuit, et le cachot, et un livre. »

Presses universitaires de Vincennes, 2025
200 p. 19 €