Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv de Serhiy Jadan
En racontant ceux qui vivent au plus près du front, Serhiy Jadan fait de Personne ne demandera rien une exploration des interstices de la guerre, où se maintiennent des fragments de quotidien, de lien et d’avenir.
Dans La Vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui (Gallimard, 2026), passionnant ouvrage qu’ils consacrent à la vie des Ukrainiens sur le front, Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko disent que la meilleure façon qu’ont trouvée les Ukrainiens pour combattre la guerre que mène la Russie à la réalité est de revenir à la vie : « En effleurant la rude surface de l’existence. Sa simplicité matérielle. Son irréfutabilité simple. Il faut tout voir de ses propres yeux. Tout voir, tout sentir. […] Nous n’avons jamais voulu partir d’ici », écrivent-ils encore. « Notre métaphysique est matérielle. Notre philosophie est tissée dans la littérature. Les Ukrainiens ont fusionné avec la réalité. Ils y ont pris racine. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il est si difficile de les vaincre. »
Qui mieux que Serhiy Jadan pour incarner cet élan vital, cet esprit de résistance sans faille qui anime les Ukrainiens de « la lisière » face à cette guerre qui paraît ne jamais devoir finir. Originaire de la région de Louhansk, après avoir étudié la littérature à Kharkiv, il s’y installe pour écrire des poèmes, essais et romans et chanter au sein du groupe rock Zhadan y Sobaky. Il s’engage comme bénévole au sein du mouvement pro-européen de Maïdan et n’a eu de cesse, depuis le déclenchement de la guerre dans le Donbass en 2014 jusqu’à aujourd’hui, de venir en aide à ses concitoyens. Dans La Route du Donbass (2013), Anarchy in the UKR suivi de Journal de Louhansk (2016) et enfin dans L’Internat (2022), publiés aux éditions Noir sur Blanc, Jadan témoigne de l’importance que revêt pour lui la littérature pour conjurer la mort et tisser avec les mots ce lien aux autres. En 2024, quand la lassitude et l’épuisement gagnent jusqu’aux plus valeureux, il rejoint les rangs de l’armée ukrainienne.
Personne ne demandera rien rassemble une douzaine de courtes nouvelles publiées en 2024 et illustrées de dessins de l’auteur. Dans une langue épurée, Jadan y raconte ceux qui, à quelques kilomètres du front, continuent de vivre tant bien que mal, dans ces interstices silencieux, où le temps s’accélère et oblitère l’avenir : « Tout était déchirant de vide. Les feux ne fonctionnaient pas. Il n’y avait personne. Et là, cette sensation étrange, angoissante même : une ville écrasée par la chaleur d’août, le ciel brûlé par le soleil sur l’horizon et derrière, aucune voix, aucun mouvement, comme si tous les citadins, adultes comme enfants s’étaient abrités derrière les arbres. […] Cela rendait la situation encore plus effrayante. Les oiseaux pouvaient continuer de chanter, à inonder le silence du matin, à ignorer ce vide. On a oublié de les prévenir. On ne leur a rien dit ».
Au milieu des maisons aux fenêtres brisées, des bibliothèques et des écoles en ruines, on se tait pour ne pas parler du malheur, pour mieux « prendre le temps de sentir passer la vie, impitoyablement et doucement ». Il y a les jours où les églises se remplissent de militaires, venus enterrer leurs morts : « Tout le monde se salue. […] La mort réunit, elle est comme un tram, peu importe comment on s’y est retrouvé, l’essentiel est de savoir où l’on doit descendre. » Chacun tâche de se figurer ce que peuvent encore signifier cette mémoire et cette miséricorde à laquelle invite le prêtre dans son prêche. « Qu’est ce qui ne va pas avec Dieu ? » demande-t-on à Micha, l’homme de foi. « Dieu est amour, répond-il. Mais il y a aussi un lieu où il n’y a pas d’amour », ajoute-t-il aussitôt. Parfois ceux du front reviennent pour quelques heures dormir, se blottir dans la tendresse et la chaleur de bras aimants, en quête d’une quiétude des jours d’avant la guerre.
Comme cette femme et cet homme qui, le temps d’une permission, se retrouvent dans un hôtel minable de Kharkiv. « Dans le miroir elle avait regardé son corps fatigué, une peau pâle, désorientée, vulnérable. C’était cette vulnérabilité qui l’énervait. Elle aurait voulu être forte et pleine d’assurance ; ne pas susciter la pitié et la compassion. Mais l’angoisse et la désorientation transparaissaient tout de même, affleuraient sur sa peau. » L’homme réalise que lors de leurs premiers échanges téléphoniques, cette femme s’était intéressée à lui comme personne ne l’avait fait jusqu’alors, avant qu’ils ne décident ce rendez-vous amoureux saugrenu. « Si on dormait ? », lui propose-t-elle aussitôt. Il accepte de bonne grâce, en l’attirant à lui.
Il y a aussi cet ancien combattant, blessé et condamné à passer le reste de ses jours dans un fauteuil roulant, qui reçoit un jour la visite d’une ancienne camarade, croisée à un bal de promotion dont il était secrètement amoureux. Il lui dit qu’elle a changé. Mais il la trouve belle, radieuse : « Ma mémoire est dans l’obscurité, lui explique-t-il. Et je ne sais pas comment l’éclairer. J’essaie de me souvenir mais je n’y arrive pas. Comme quand on sort de la lumière dans la nuit… Il n’y a rien, tu comprends ? » « Non », lui répond-elle. Elle est venue avec des fleurs, et lui dit qu’ils sont tous fiers de lui, qu’il est leur héros. Il rit, lui rend ses fleurs et la laisse repartir. « Elle marchait avec légèreté et un peu de tristesse, comme une femme à qui on a brisé le cœur. » Et il y a Bodhan, qui retrouve son jeune fils à Kharkiv avant de regagner le front, à qui il propose de regarder ce vieux match de football, lors duquel Maradona avait marqué le but le plus célèbre de l’histoire. Tout un symbole à ses yeux. « Parce qu’il a gagné, explique-t-il à son fils. La victoire désarme. Qu’est qu’il était prêt à faire ? Tout. Y aller et arracher cette foutue victoire comme un cœur de la poitrine. Avec les mains, les dents, la tête, les ongles… Juste y aller, sans laisser la moindre chance à l’ennemi. Sans écouter personne. Arracher. Comme un cœur. Comme un poisson de la rivière. Et c’est tout. On n’annule pas les victoires. Les défaites peuvent être expliquées, mais pas rattrapées. C’est clair ? »
Si ces nouvelles traduisent la fatigue, la peur, la mort, le chagrin, les ruines, le vide, la vulnérabilité, le temps qui s’étire, elles disent aussi et surtout la volonté inébranlable des Ukrainiens de résister, malgré tout, de ne pas se laisser gagner par la résignation à une existence où l’on ne ferait plus que regarder en arrière. Plutôt regarder vers l’avenir, nous dit Serhiy Jadan, comme cette jeune fille sur la photo qu’Artem a précieusement conservée sur son téléphone. « Une jeune fille très jeune. Elle regarde l’avenir et y voit quelque chose. Quelque chose qu’on ne verrait que si l’on se mettait à sa place. Quelque chose de durable, de compliqué, plein de douleur, plein de joie. […] L’avenir était une longue vie, remplie de bien et de mal, à parts égales. Dans l’avenir il y avait toute une littérature à lire. Dans l’avenir, il y avait la mort. »