Le malaise russe de Pierre-Alain Coffinier


Diplomate attentif aux drames humains, l’auteur a été consul général à Ekaterinbourg de 2018 à 2024, ce qui couvre la période du Covid, la montée des tensions autour de l’Ukraine à partir du printemps 2021, puis le déclenchement et le déroulement du conflit, dont il décrit toutes les phases telles qu’elles ont été ressenties dans les provinces profondes – la gloubinka russe. En dehors de l’ambassade à Moscou et du consulat général de Saint-Pétersbourg, celui d’Ekaterinbourg est la seule implantation française en Russie. Le lieu n’est pas indifférent : c’est là qu’en juillet 1918 toute la famille du tsar Nicolas II a été sauvagement assassinée, et c’est là que, six décennies plus tard, Boris Eltsine a émergé sur la scène nationale. Le Centre qui porte son nom, auquel veille sa veuve Naïna, âgée de quatre-vingt-dix ans, est d’ailleurs l’un des rares endroits, dans la Russie actuelle, à faire preuve d’indépendance, comme l’illustre à de nombreuses reprises l’auteur dans ses chroniques et observations directes – au-delà des clichés et de la vision centrée sur Moscou. Mais c’est aussi à Ekaterinbourg que sont produits les fameux systèmes antimissiles S-400, et c’est plus en général dans l’Oural que l’on trouve une bonne partie de l’industrie militaire russe, avec des entreprises comme Uralvagonzavod, dont la production annuelle de chars est passée de 200-250 à 400, ou Uraltransmash, qui produit des véhicules blindés ; ainsi que Nijni Taguil, ville de 350 000 habitants, connue pour ses chars et ses tireurs d’élite pendant la Grande Guerre patriotique, et dont le souvenir est constamment glorifié.

L’auteur décrit au travers de multiples témoignages, d’images, de confessions la Russie profonde – l’Oural, la Sibérie, les régions hors capitale – montrant une « autre Russie », souvent ignorée des médias occidentaux. Une Russie indépendante et frondeuse par rapport au centre, où le maire, Evgueny Roïzman, ami d’Alexis Navalny, qui fut maire de la ville de la ville de 2013 à 2018, a réussi à se maintenir à distance de Moscou avec le large appui de la population. Cet unique opposant au pouvoir russe, encore en liberté, a dû assurément se taire. Il n’a toutefois jamais abandonné sa position critique face à la verticalité du pouvoir, à l’appareil répressif et à l’opération militaire spéciale.

Le récit vif, personnel et direct de Pierre-Alain Coffinier offre donc une lecture anthropologique et sociale de la Russie contemporaine, notamment dans le contexte de la guerre contre l’Ukraine – conditions économiques, vie quotidienne, état d’esprit des populations, craintes liées à la pénalisation ou à l’incertitude politique. Les effets de la guerre se sont vite fait ressentir : les prix des produits alimentaires ont augmenté de 30 %, ceux des constructions ont été multipliés par trois, et la criminalité a grimpé en flèche, comme l’a montré le nombre de voitures vandalisées. Voyageant dans une vaste circonscription allant de l’Oural à l’océan Pacifique, de l’océan Arctique à l’Altaï, le diplomate a rencontré de nombreux interlocuteurs. Partout, surtout dans les villages les plus reculés, ceux qui ont été mobilisés en priorité ont ressenti la montée des appréhensions chez les jeunes en attente de la poviestka, la convocation, puisque le recrutement des conscrits a été confié aux gouverneurs, alors qu’une portion de la classe urbaine et éduquée âgée de 24 à 35 ans a pris le chemin de l’exil. Au total, si l’on ajoute les morts dus au Covid au chiffre de ceux qui ont quitté la Russie, aux morts de la guerre ainsi qu’à l’excès des décès sur les naissances, la Fédération de Russie a perdu 3, 8 millions de personnes. Sachant que la population russe sans la Crimée est estimée à 143, 6 millions, alors qu’elle s’établissait à 149 millions en 1990. Pierre-Alain Coffinier consacre un chapitre entier, très documenté, sur une crise démographique russe qui s’aggrave constamment, et qui pèse sur la croissance du pays. Les employeurs le savent bien : il n’y a tout simplement pas de 20–35 ans sur le marché du travail… ce que constatent aussi les recruteurs de l’armée.

L’auteur démystifie le « peuple russe », souvent perçu comme uniforme ou opaque par les occidentaux, en montrant ses doutes, ses peurs, mais aussi ses aspirations et la diversité culturelle et sociale du pays.  Ce témoignage « de l’intérieur » est rare, car il se démarque du simple reportage journalistique, aussi poussé soit-il, et se déroule dans la durée. On discerne bien comment la société russe, dans toute sa diversité, a réagi aux différentes épreuves qu’elle traversait. Peu d’analyses actuelles mêlent autant l’expérience diplomatique, le contact direct avec le peuple et une réflexion de fond sur les évolutions russes. Il en résulte une vision nuancée de la Russie : loin des caricatures géopolitiques ou des investigations uniquement médiatiques, le livre restitue les tensions internes, les contradictions, la complexité d’une société sous pression – ce qui enrichit la compréhension du « mal russe » évoqué dans le titre. Une mise en lumière des conséquences humaines de la guerre et de la politique autoritaire – pas seulement pour les élites ou les grandes villes, mais pour les populations ordinaires, dans des provinces moins visibles. Il observe que l’histoire nationale est enseignée aux écoliers dès l’âge de six ans,   et des postes de vice-recteur ont  été institués dans les universités chargés officiellement de contrôler l’éducation civique…Si la proportion de la population se situant sous le seuil de pauvreté, qui avait atteint 50 % en 1993, était retombée à 10 % avant le Covid, la voilà qui concerne 15 % (pour un équivalent de 130 euros par mois, ce qui, selon les critères internationaux, indiquerait que 30 % de la population est constituée de pauvres).

Pierre-Alain Coffinier compare les résultats des sondages effectués par le Centre Levada, indépendant et qualifié d’ « agent étranger », au ressenti qu’il a pu éprouver au quotidien. 68 % des sondés estimaient (c’était en 2023) que la Russie allait dans la bonne direction, 75 % soutenaient l’ « opération militaire spéciale » (« nous sommes collectivement pour, mais individuellement contre »), et « que » 3 % étaient inquiets de voir l’un de leurs proches au front. Mais dans le même temps, 63 % ont exprimé leur peur, leur colère, leur honte, leur dépression. Et il ne s’agissait que de ceux qui ont accepté de répondre. Une documentation précieuse pour quiconque s’intéresse à la Russie contemporaine, à la guerre en Ukraine, ou aux dynamiques sociales et politiques à l’ouest de l’Oural. Un chapitre est consacré aux musulmans russes dans la guerre, qui ne sont pas moins réticents que les autres – et la mobilisation a accéléré leur défiance, mais pas au point de réveiller le désir d’autonomie au Tatarstan ou en Bachkirie.

Il ne s’agit pas d’un essai théorique abstrait ni d’une analyse géopolitique classique. C’est avant tout un regard « de terrain », avec ses limites, ses subjectivités et une focale géographique restreinte — celle des régions que l’auteur a connues. Le propos n’est pas axé sur la politique internationale (stratégie globale, diplomatie de haut niveau), mais sur la vie des gens ordinaires, leurs ressentis, leurs peurs, leurs espoirs ; ce qui suppose de l’interprétation. Le livre ne couvre pas toute la Russie de façon uniforme : les résultats et constatations valent particulièrement pour les zones que l’auteur a fréquentées (Oural, Sibérie, Russie moyenne), ce qui ne garantit pas que ces dynamiques soient identiques ailleurs.

À un moment où la guerre entre la Russie et l’Ukraine s’inscrit dans la durée, et où les débats géopolitiques sont souvent polarisés, ce type d’ouvrage – fondé sur l’observation directe – permet de ramener l’analyse sur l’humain, la société, la diversité ; pas seulement sur l’État ou le régime. Il contribue à sortir des simplifications : pour appréhender la Russie et « le malaise russe », il faut aussi comprendre ce que vivent les Russes au quotidien. En résumant le sentiment général de cette Russie profonde, il apparaît que la grande majorité de la population a dû s’adapter, contrainte et forcée, à la guerre en lui trouvant des justifications a posteriori. Nous n’avions pas le choix, ce serait un mal infligé à la Russie de l’extérieur, une catastrophe naturelle qui s’est abattue sur nous. Est-ce l’expression du séculaire fatalisme russe, la sensation de peur vis-à-vis de l’Occident ? En tout, conclut l’auteur, c’est une victoire de Poutine qui a retiré au peuple russe ce souffle de liberté, de mise en perspective du débat qu’il avait connue durant les années de Gorbatchev et de Eltsine. Dans La Russie inachevée, Hélène Carrère d’Encausse concluait : « Ce que les Russes espèrent aujourd’hui voir surgir de leurs longues déceptions et de leurs efforts renouvelés, c’est l'achèvement d’une Russie civilisée rejoignant enfin et de manière définitive les grandes nations occidentales1.  » Ont-ils renoncé à tout jamais à cette aspiration ou celle-ci est-elle seulement irréalisable ?

 

  • 1. Hélène Carrère d’Encausse, La Russie inachevée, Fayard, 2000, p. 243.
Cerf, Cerf Patrimoines, 2025
445 p. 24 €