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Notes de lecture

Dans le même numéro

La Civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

juil./août 2019

#Divers

Que s’est-il produit depuis la «  Déclaration d’indépendance du cyber­espace  », texte fondateur de l’utopie numérique rédigé le 8 février 1996 par John Perry Barlow ? Ce texte ouvre un monde immatériel, « partout et nulle part », en mesure d’offrir à tout être humain une liberté d’accès et ­d’expression sans entraves, de créer par interactions conversationnelles une intelligence collective et d’être, in fine, le véhicule d’une sagesse universelle. Le Petit traité sur le marché de l’attention de Bruno Patino est une réponse méthodique à cette question et un décorticage des logiques économiques qui ont détourné l’univers numérique de ses idéaux.

Les études psychologiques et comportementales appliquées aux consommateurs, qui ont fait la fortune des hypermarchés, ont été transposées au monde numérique avec le raffinement exponentiel que permet l’intelligence artificielle pour capter, retenir, frustrer, satisfaire et rendre dépendante l’attention des utilisateurs des réseaux sociaux. En effet, plus il y a de flux sur les réseaux sociaux, plus ceux-ci vendent d’espaces publicitaires ou d’accès au commerce en ligne. Il ne s’agit pas ici de retenir l’attention de consommateurs pendant une heure de déambulation dans des rayons, mais bien de prendre possession de leurs cerveaux en créant une addiction de tous les instants. Le temps passé sur les écrans croît d’année en année et les périodes hors connexion sont conçues pour que chacun soit dévoré par « la peur de manquer l’immanquable ». Dans ce tourbillon artificiel, la matière première est la donnée personnelle et le moyen de l’obtenir est la captation de l’attention.

S’appuyant sur de nombreuses études psychologiques et sociologiques, ainsi que sur les témoignages de fondateurs repentis du monde numérique, Bruno Patino montre comment, implacablement, le marché de ­l’attention d’accros consentants accapare désormais tout le flux (lui-même déjà alimenté à 40 % par des robots luttant les uns contre les autres) : « Dépendance aux écrans, outrance du débat public, réflexes qui prennent le pas sur la réflexion, l’agora transformée en arena: telle est notre époque. C’est le meilleur des temps, c’est le pire des temps. L’utopie initiale est en train de mourir, tuée par les monstres auxquels elle a donné naissance. »

Au-delà des travers comportementaux surexploités, il résulte de cette chasse à l’attention une grave atteinte au traitement de l’information. La multiplication ­d’espaces personnels, alimentés par les stimuli des algorithmes, fait qu’il n’y a plus une seule vérité mais, par effet Rashomon (film d’Akira Kurosawa dans lequel quatre personnages livrent quatre « vérités » totalement différentes du crime dont ils ont été les témoins), une myriade de fausses vérités individuelles. Surgit ainsi une économie du doute déclenchant un bruit numérique capable de diffusion virale : « un modèle économique qui a transformé une agora possible en un kaléidoscope de croyances en guerre les unes contre les autres, pour le plus grand profit de ces marchands d’armes que sont les marchands d’attention ». Peu importe le contenu, le tout a pour seul but de faire foisonner le nombre de clics : l’or suprême.

Pour Bruno Patino, le fait qu’il n’y ait plus de narration unique mais une multiplicité de facettes d’une vérité insaisissable signe de surcroît la défaite de la presse : « [Elle] pensait organiser la conversation; c’est la conversation qui, désormais, la désorganise. » La course au sensationnalisme, la remise en cause permanente de l’expertise, le discrédit du temps d’analyse, placent la presse dans un combat inégal qu’elle est certaine de perdre : « Faits, opinions, erreurs, enquêtes rigoureuses, mensonges avérés, recensions honnêtes, témoignages, doutes, certitudes, canulars, analyses précises, calomnies, communiqués, engagements, tous s’affrontent en ligne sur un champ de bataille malaxé par les algorithmes. » Pis, dans ce relativisme généralisé où tout est possible (horizontal et multidirectionnel), la presse est suspectée de cacher des vérités et de protéger les pouvoirs économiques et politiques en place. Sa légitimité est attaquée et la défiance est devenue la règle, ouvrant ainsi un boulevard au complotisme qui brouille tous les récits à venir : « La menace d’une société “post-information” pointe derrière l’époque de la “post-vérité”. »

L’application de l’intelligence artificielle, et des dérives qu’elle peut faire naître, à d’autres domaines de l’existence, dont le transhumanisme, peut laisser imaginer les pires scénarios catastrophe. Mais pour Bruno Patino : « L’intelligence artificielle est bien une révolution économique majeure, mais n’est pas encore l’instrument de la fin des temps. » Ainsi, nous serions encore aux temps fondateurs et l’économie de l’attention sans limites n’est pas le seul modèle de développement d’un outil aux phénoménales potentialités humaines, scientifiques et démo­cratiques. Une régulation des mécanismes d’emballement est possible mais, tel un médecin de l’ère numérique, Bruno Patino invite dès à présent à l’abstinence en sanctuarisant des lieux et des plages de temps hors connexion, puis de se « libérer » en ralentissant et en reprenant pied dans la « vie réelle ».

Un livre à lire pour prendre conscience de ce que cachent nos addictions numériques quotidiennes et du monde paradoxalement orwellien qui peut en résulter… sans garantie de guérison.

 

Petit traité sur le marché de l’attention, Grasset , 2019
184 p. 17 €

Fabrice Demarigny

Fabrice Demarigny est docteur en sciences politiques, avocat en droit européen et spécialiste des marchés financiers.

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Le dossier estival de la revue Esprit, coordonné par Camille Riquier, fait l’hypothèse que le monde capitaliste a substitué l’argent à Dieu comme nouveau maître invisible. Parce que la soif de l’or oublie le sang des pauvres, la communauté de l’argent est fondée sur un abus de confiance. Les nouvelles monnaies changent-elles la donne ? Peut-on rendre l’argent visible et ainsi s’en rendre maître ?