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Olaf Scholz et Angela Merkel, BT Plenum 25.08.2021 [Photo : aluhutt via Flickr, (CC BY 2.0)]
Olaf Scholz et Angela Merkel, BT Plenum 25.08.2021 [Photo : aluhutt via Flickr, (CC BY 2.0)]
Flux d'actualités

Élections allemandes : rajeunissement et continuité

octobre 2021

Les dernières élections allemandes marquent le passage à une ère nouvelle, tout en confirmant le rôle des grands partis de gouvernement. Avec la nouvelle coalition qui se précise, la relation franco-allemande devra aussi se réinventer.

Les élections législatives allemandes du 26 septembre 2021 ont marqué la fin de seize années de règne d'Angela Merkel à la tête de la République fédérale d'Allemagne. Elles ont vu arriver en tête le SPD (25, 7% soit un gain de 53 sièges) devant la CDU/CSU (24, 1% soit une perte de 50 sièges), les Grünen (14, 8% soit un gain de 51 sièges), le FDP (11, 5% soit un gain de 12 sièges), l’AfD (10, 3% soit une perte de 11 sièges) et Die Linke (4, 9% soit une perte de 30 sièges). Ce résultat confirme l’éclatement de l’électorat qui se cristallise cette fois-ci autour des quatre partis politiques ayant exercé des responsabilités gouvernementales au sein de diverses coalitions depuis l’après-guerre. Ils totalisent à eux seuls 76, 2 % des votes (en progression par rapport aux élections de 2017).

Des évolutions significatives

Cette concentration des suffrages au bénéfice des partis dits « de gouvernement » cache cependant plusieurs évolutions significatives. En premier lieu, la CDU/CSU enregistre son plus mauvais score de l’histoire de l’Allemagne moderne. Un revers dû en partie, sans doute, au charisme incertain de son candidat à la Chancellerie, Armin Laschet. Mais qui s'explique aussi, plus profondément, par un programme trop inscrit dans la continuité du style de gouvernement d’Angela Merkel, dont le soutien au sein de l’électorat conservateur a toujours été variable. Le fait d’avoir écarté Markus Söder, le leader de la CSU bavaroise plus clairement marqué à droite, a pesé lourd sur le résultat final de la CDU/CSU. L’autre fait significatif est la courte mais réelle victoire du SPD qui contredit l’idée d’un déclin de la social-démocratie. Le SPD est aussi le parti qui a le plus rajeuni, féminisé et diversifié ses élus au Bundestag. Le paradoxe est que, tout en affichant un réel programme social, Olaf Scholz est apparu au fil des débats comme le plus solide héritier d’Angela Merkel dont il a été le Vice-Chancelier et le ministre des Finances. L’affiche électorale le présentant comme « une future très bonne Chancelière » résume ce positionnement. Les scandales financiers, dont la faillite de Wirecard, n’auront pas eu d’effet sur ce politicien aguerri et rassurant pour les milieux économiques.

Les bons résultats des Grünen et du FDP soulignent quant à eux une fracture générationnelle et le déplacement des thèmes de campagne depuis 2017. Pour des raisons différentes, les suffrages des plus jeunes électeurs ont conflué vers les Verts ou vers les Libéraux, qui ont su mieux inscrire dans leur programme les réponses aux défis climatiques ou les opportunités qu’offre une économie plus digitale. Le succès des Grünen est plus marquant car pour la première fois les Verts ont officiellement affiché leur souhait de prendre les rênes de la Chancellerie. Apparaissant à la fois crédibles pour gouverner et comme les vecteurs authentiques des aspirations à une société plus durable, ils ont eu de solides raisons de croire, en début de campagne lorsque les sondages étaient très favorables à Annalena Baerbock, à une écologie aux commandes et non en appui – comme ce fut le cas entre 1998 et 2005. La candidate des Grünen participa sur un pied d’égalité, aux côtés d’Armin Laschet et Olaf Scholz, aux trois débats télévisés de fin de campagne. Si ces espoirs initiaux se sont érodés au fil des semaines, en lien avec quelques maladresses de campagne, la forte progression en voix et en sièges des Grünen, surtout dans les grandes villes et leur périphérie, leur permet de devenir la troisième force politique allemande en lieu et place de l’AfD.

Les libéraux du FDP consolident leur retour dans le paysage politique allemand auquel ils ont grandement contribué en participant à de très nombreuses coalitions depuis 1949, alternativement avec la CDU/CSU ou le SPD. Ils ont fait peau neuve depuis quelques années sous l’impulsion de Christian Lindner, leur jeune leader dynamique. Libéral au sens économique du terme, partisan de l’orthodoxie budgétaire et de la compétitivité des entreprises, le FDP attire la startup nation allemande à qui il offre des perspectives en se replaçant au milieu de l’échiquier politique. En 2017 pourtant, ne parvenant pas à surmonter les désaccords, Christian Lindner avait refusé de former une coalition avec la démocratie chrétienne et les Verts. La consolidation de ce cartel se produit aujourd'hui au détriment de l’AfD, empêtré dans des querelles internes, et à l’issue d’une campagne où l’immigration n’a pas occupé le cœur des débats – comme si l’ouverture des frontières et la vague migratoire de 2015 était maintenant digérée. Ce recul accroît par ailleurs l’extrême localisation de l’électorat AfD qui s’impose uniquement dans deux Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est. La chute est encore plus sévère pour Die Linke qui perd 30 sièges et deux millions de voix et parvient tout juste, sauvé par le mode très particulier du scrutin, à maintenir une présence au Bundestag. Oscillant entre la rupture anticapitaliste et une gauche prête à participer à une « coalition de gouvernement », Die Linke n’est pas parvenu à faire exister ses propositions sociales radicales dans la campagne électorale. Dans son recul, le parti de gauche voit aussi son influence se rétrécir dans les seuls Länder de l’ex-RDA.

L’ère des petits partis venant en appui à l’un des deux grands semble révolue.

Ces élections confirment donc la fin du duopole de la CSU/CDU et du SPD, en ancrant un jeu plus équilibré à quatre partis, avec pour conséquence que la prochaine coalition se fera, pour la première fois, à trois. Sauf surprise, il s'agira d’une coalition « feu tricolore » composée du SPD, des Verts et des Libéraux. Les Grünen et le FPD (qui cumulent plus de sièges au Bundestag que le SPD) ont par ailleurs montré qu'ils entendent faire peser la voix du renouvellement, en entamant des discussions entre eux avant les tractations avec Olaf Scholz. Porteurs des projets les plus tournés vers l’avenir et afin de ne pas reproduire l’échec de 2017, ils ont cherché des points de recoupement autour d’un libéralisme au sens large, d’une économie plus durable et digitale et enfin, plus difficilement, d'un compromis sur les questions budgétaires et fiscales. L’ère des petits partis venant en appui à l’un des deux grands semble révolue.

Au-delà du Rhin : une nouvelle ère ?

Les élections allemandes ont rarement influencé les campagnes présidentielles françaises, mais la proximité des échéances cette année permet, en miroir, des regards croisés. À l’inverse des candidats français, les surenchères radicales ou les propositions de rupture n’ont pas été l’aiguillon stratégique des candidats à la Chancellerie qui, in fine, ont été triés en fonction de leur réalisme. Tout en souhaitant de réelles améliorations, l’opinion publique allemande ne considère pas que son pays va mal ou traverse une grave crise. En France, par contraste, l’énoncé programmatique est toujours précédé de la description d’une crise sociale, économique, politique ou existentielle – voire d’une logorrhée décliniste en appelant à l’homme providentiel. Les partis politiques continuent par ailleurs de structurer la vie politique d’outre-Rhin. Les candidats s’en revendiquent et s’appuient sur eux sans craindre le discrédit. Les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates ont certes perdu de leur hégémonie mais ils demeurent les pivots de toute évolution quand leurs homologues français, les Républicains et le Parti Socialiste, sont relégués dans les sondages derrière des candidats « antisystème » ou venus de partis récents – voire d’un électron libre d’extrême droite. Le fait qu’en Allemagne l’élection législative et la rédaction d’un programme de coalition précèdent la désignation du Chancelier contribue fortement à l’existence de partis politiques structurés représentant des courants d’opinion identifiables et finalement à un plus grand respect des représentants élus au Bundestag.

La désignation du nouveau Chancelier suspendra pour un temps la voix de l’Allemagne en Europe. L’absence de la CDU dans la prochaine coalition distendra la courroie de transmission entre Berlin et Bruxelles qu’incarnent d’un côté Ursula van der Leyen, ancienne ministre CDU d’Angela Merkel, de l’autre la majorité de députés européens CDU au sein du PPE (Parti Populaire Européen) au Parlement européen. Si Olaf Scholz utilisera certainement ces relais sous une autre forme, il reste à savoir quelle politique européenne il entend poursuivre. Le probable futur Chancelier est l’un des artisans du plan de relance européen doté d’une dette commune. Contrairement à Angela Merkel, qui a toujours cherché à privilégier les solutions multilatérales, il est ouvert à un approfondissement de l'intégration européenne. Mais la politique européenne de la future coalition reste à préciser, à mi-chemin entre des Verts prêts à saisir les avancées du Green Deal et des Libéraux attachés au Pacte de stabilité et à la maitrise de toute forme de déficit susceptible d’être un jour comblé par les contribuables allemands.

Le dynamisme de la relation franco-allemande dépendra de l’élection présidentielle française.

Dans ce contexte, le dynamisme de la relation franco-allemande dépendra de l’élection présidentielle française. L’inquiétude que l’échéance française suscite à Berlin risque de se traduire par un attentisme prudent du nouveau Chancelier et de son (ou sa) ministre des Affaires étrangères. Et ce d’autant plus que des divergences significatives se profilent à l’horizon. L’autonomie stratégique ouverte, la création d’une défense européenne ou encore l’affirmation d’une « Europe puissance » souhaitées par la France rencontrent un accueil réservé en Allemagne. Pour caricaturer, celle-ci reste parfois encore tentée de n’être qu’une grande Suisse, discrètement prospère au sein d’une Union européenne qui ne lui coûte pas et abritée sous le parapluie de l’OTAN. Des désaccords sont également déjà identifiés entre les membres de la probable coalition. Les Verts allemands n'entendent pas que la politique énergétique nucléaire française puisse être intégrée dans les objectifs du Green Deal. Les Libéraux ne voient pas l’intérêt de laisser filer la dette européenne ou les mécanismes de solidarité financière entre États membres ni celui de rediscuter la pertinence du Pacte de stabilité. Le traditionnel couple franco-allemand va sans doute se transformer, Dans sa première déclaration communune, la future coalition réaffirme le besoin d'un partenariat fort entre les deux pays et précise qu'elle envisage de concert avec la Pologne une coopération étroite dans le cadre du Triangle de Weimar. Cet ajout stratégique vise à tendre une main européenne aux Polonais mais probablement aussi à éviter un face-à-face conflictuel avec la France.

Subtile alchimie mélangeant renouveau et stabilité, rajeunissement et continuité, la politique allemande effectue sa mue après une chancelière qui aura marqué l’Histoire. Se dessine ainsi une coalition novatrice qui veut donner naissance à une économie socio-écologique de marché. L’avenir reste en partie incertain pour ce qui est des politiques européennes, et annonce déjà une relation franco-allemande moins spontanée et peut-être plus rugueuse.