La maison vide de Laurent Mauvignier
Dans La Maison vide, tout juste couronné par le prix Goncourt 2025, Laurent Mauvignier raconte l’histoire de sa famille paternelle de la fin du xixe siècle aux années 1950, telle qu’il l’a imaginée à travers les bribes de récits glanés çà et là. Cette enquête sur l’histoire de ses aïeux au fil des années et des guerres traversées se mue en un extraordinaire et captivant récit.
Dans la maison de famille abandonnée depuis des années restent quelques meubles, un piano et, dans le grand buffet, des photos de ceux qui l’ont habitée sur plusieurs générations. Sur toutes celles où elle figure, on a méticuleusement découpé le visage d’une femme, sauf sur l’une d’elles, où il est masqué par d’épaisses ratures. De Marguerite, sa grand-mère paternelle, Laurent Mauvignier sait le peu de choses que sa mère lui a racontées, notamment cette infamie dont elle a été frappée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elle a été tondue sous les yeux de son jeune fils. Celui-ci n’en a jamais parlé à l’auteur, son fils, pas plus que de ses autres ascendants. La raison en est-elle le temps qui lui a manqué, le poids d’un passé trop lourd ? Mauvignier est un adolescent lorsque son père se donne la mort. Son œuvre est hantée par cette perte inexpliquée qui reste pour lui une blessure jamais cicatrisée : « Je venais d’avoir 16 ans quand mon père s’est suicidé. Je pense qu’il me faudra toute une vie de travail pour cerner la monstruosité de cette violence, pour l’approcher, la regarder1. »
La Maison vide, tout juste couronné par le prix Goncourt 2025, raconte l’histoire de cette famille paternelle de la fin du xixe siècle aux années 1950, telle qu’il l’a imaginée à travers les bribes de récits glanés çà et là et « reconstruite, pièce à pièce comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer ». Il lui fallait fouiller la mémoire familiale pour la reconstituer et, par l’écriture, tenter de combler les vides, les non-dits, trouver une explication au geste de son père : « Ce qui m’occupe l’esprit ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer. » Cette enquête sur l’histoire de ses aïeux au fil des années et des guerres traversées se mue en un extraordinaire et captivant récit, « ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction ou d’un roman possible ».
Deux figures féminines s’en détachent : Marie-Ernestine dite « Boule d’Or » et sa fille Marguerite. Deux femmes mal aimées, fortes, malgré un destin contrarié. Au couvent où elle est pensionnaire, Marie-Ernestine réalise dans le regard condescendant et plein de mépris de ses camarades, issues de la grande bourgeoisie, la différence de classe qui la distingue de ces dernières. Si elle trouve d’abord dans les études où elle excelle une revanche, et dans la dévotion un refuge, le piano auquel les sœurs l’initient est une véritable révélation. Sa virtuosité précoce n’échappe pas au très mondain Florentin Cabanel, professeur de piano venu s’enterrer à La Bassée2, dont l’épouse à la santé fragile, Marie-Clarté, est originaire. C’est chez sa grand-tante Caroline, dans le salon de laquelle trône un piano, que Marie-Ernestine rencontre et joue pour la première fois devant Cabanel, qui décèle en elle un vrai talent et propose de devenir son professeur. Ce dernier, en plus du piano, fait découvrir la littérature à sa jeune élève et lui offre des livres : d’abord troublée d’être, pour la première fois, l’objet d’autant d’attentions de la part d’un homme qui, au surplus, lui promet une carrière brillante, la jeune fille tombe sous le charme de son pygmalion. Elle imagine qu’il a réussi à convaincre son père de l’inscrire au conservatoire lorsqu’elle apprend que celui-ci lui a acheté un piano. Mais Firmin Proust, dont l’épouse, en femme soumise, n’ose contrarier la volonté, a d’autres ambitions pour sa fille : il veut la marier au propriétaire terrien, qu’il verrait bien reprendre la scierie qu’il dirige : Jules Chichery. « On lui offre un piano et un mariage – elle pleure et soudain le noir du piano porte le deuil de son avenir – soudain la musique ressemble à une marche funèbre qu’elle ne veut pas entendre et encore moins jouer. » Marie-Ernestine perd tout espoir de s’affranchir de ce milieu qui la tient recluse à La Bassée. Cabanel, « inutile et infatué », est incapable d’afficher la moindre expression d’amour. Tout comme sa grand-tante Caroline, plutôt que de la soutenir, il lui conseille de se rendre à la raison et d’épouser l’homme que son père lui destine. Elle tente alors, sans succès, de mettre fin à ses jours.
La vie prend certes le dessus mais la laisse inconsolée à jamais. Le 17 juin 1905 a lieu sa nuit de noces : « Tout depuis son enfance semble mener la petite Boule d’Or vers cette chambre ; et c’est de cette chambre que d’une certaine manière naîtront avec Marguerite les silences, les incompréhensions, la violence, la mort. » Marie-Ernestine n’a jamais pu aimer sa fille Marguerite, née en 1913, peu de temps avant le départ pour le front de son père, qui y meurt en 1916. Celle-ci, élevée par sa grand-mère maternelle – laquelle, devenue veuve, sort de l’ombre dans laquelle la tenait Firmin, son époux –, « s’invente une vie qu’elle ne vit pas et dans laquelle aussi sa mère est transfigurée. Elle ne se plaint pas, le monde glisse sur elle, il n’a pas prise sur ces épiphanies qu’elle renouvelle toutes les nuits, à sa mesure. Le rêve remodèle cette réalité dans laquelle une mère peut être la même que dans la vraie vie, mais débarrassée des regards assassins qu’elle pose sur sa fille ». Et puis il y a le piano que Marie-Ernestine, le temps passant, a finalement rouvert et dont elle joue, seule, enfermée dans le salon dont elle interdit l’accès à sa fille, ignorant qu’à l’étage supérieur, cette dernière, couchée sur le plancher, l’écoute religieusement. La musique lui délivre « une parole que sa mère ne peut pas porter, par les mots ni par les gestes, pour la bercer, la consoler, l’aimer, lui murmurer un langage en deçà des mots ».
« La langue, explique Mauvignier, ne sert pas à fuir là d’où l’on vient, elle sert à y revenir, à accomplir ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas de libération possible3. » La Maison vide est un grand roman, dense et bouleversant, sans doute le plus abouti que son auteur ait jamais écrit, dans ce style brillant, aux phrases amples et très travaillées, qui n’est pas sans rappeler celui de Proust. Les femmes y tiennent un rôle premier, rebelles, résistantes et passeuses de mémoire. Rarement Mauvignier aura été si loin dans l’exploration de vies marquées par l’exclusion, l’humiliation, la guerre, la solitude, les amours manquées, la violence et la mort, et de l’émancipation que permettent la musique, mais aussi, et surtout, les mots et la littérature.
En exergue de La Maison vide, Mauvignier cite René Boylesve, écrivain du début du siècle dernier, originaire de Descartes lui aussi, mais un peu tombé dans l’oubli. Boylesve, que Proust admirait, exprimait ce qui traverse l’œuvre de Laurent Mauvignier : « On n’expliquera rien tant qu’on n’aura pas abordé les contradictions dont est faite la nature humaine. Seulement il ne faudrait pas avoir peur de pénétrer dans nos ténébreux labyrinthes. La nuit que nous contenons au fond de notre pauvre sphère est plus effrayante que “le silence de ces espaces infinis” qui émouvait Pascal4. »
- 1. Laurent Mauvignier, Quelque chose d’absent qui me tourmente. Entretiens avec Pascaline David [2020], Paris, Éditions de Minuit, 2025.
- 2. Le lieu imaginaire de La Bassée est, dans la plupart des romans de Laurent Mauvignier, un lieu d’enfermement, d’humiliation et d’exclusion dont on rêve de partir.
- 3. L. Mauvignier, Quelque chose d’absent qui me tourmente, op. cit.
- 4. René Boylesve, Souvenirs du jardin détruit [1924], Paris, Salvy, 1998.