Murray Bookchin ou l’objectif communocène. Écologie sociale et libération planétaire de Pierre Sauvêtre

Son ouvrage s’appuie sur une connaissance approfondie et une lecture fine d’une œuvre d’une très grande richesse, à découvrir comme source d’inspiration afin de résoudre la double crise écologique et démocratique actuelle.


Quelles réponses apporter à l’opposition souvent avancée entre le social et l’écologique ? Pour le sociologue Pierre Sauvêtre, l’écologie sociale développée par Murray Bookchin (1921-2006), qui considère que la résolution pérenne des problèmes environnementaux ne peut se passer d’une action sur les causes sociales, offre des perspectives fructueuses pour résoudre ce faux dilemme. Avec son livre, Sauvêtre ambitionne de « proposer en français une première interprétation approfondie de l’ensemble de la pensée de Bookchin ». Il ne s’agit pas seulement de présenter un auteur, mais de montrer sa pertinence pour les défis écologiques et démocratiques de notre époque.

Murray Bookchin est un Américain d’origine judéo-russe. Sa famille, dont plusieurs membres sont engagés dans les mouvements socialistes et anarchistes, est arrivée outre-Atlantique après la révolution avortée de 1905. Dans les années 1930, Bookchin milite en tant que communiste, puis comme trotskiste, avant de devenir syndicaliste dans l’industrie automobile. Il débute son œuvre intellectuelle après-guerre. En 1962, il publie Notre environnement synthétique qui dénonce les dangers de la pollution pour la santé humaine. En parallèle, il rejoint les cercles anarchistes new-yorkais. C’est en 1964 qu’il « associe pour la première fois la question écologique et l’idéal de la révolution sociale ». Bookchin s’inspire de l’expérience de la Commune parisienne et de la révolution espagnole de 1936. Il enquête également sur Mai 68 en France, où il fréquente les situationnistes et participe plus largement à la contre-culture de l’époque.

Bien qu’autodidacte, il commence à enseigner dans le supérieur à la fin des années 1960. Lors de la décennie suivante, il s’installe dans la ville progressiste de Burlington, dans le Vermont, où il fonde en 1974 l’Institut d’écologie sociale, avant de devenir professeur d’université titulaire. À la même époque, il s’engage dans la lutte antinucléaire, voyage en Europe et influence les nouveaux partis écologistes qui émergent alors. En 1980, il théorise le « municipalisme libertaire » et son organisation confédérale, d’inspiration anarchiste, qui doit se substituer aux États-nations.

Comme l’écrit Bookchin, « nos problèmes écologiques sont foncièrement des problèmes sociaux nécessitant un changement social fondamental ». P. Sauvêtre estime que c’est « seulement dans la substitution d’institutions non hiérarchiques, égalitaires et libertaires aux institutions de la domination que l’humanité peut agir dans le sens d’une évolution vers le progrès de la nature et de la société : une évolution une et commune ». Bookchin prône une éco-décentralisation, un renforcement de la démocratie directe et d’une logique confédérale. Ainsi, le communalisme doit permettre d’en finir avec « l’État comme système inégalitaire du pouvoir tout en se définissant comme un système d’administration de la chose publique reposant sur la base démocratique des communes ». Cette nouvelle organisation vise à « la réappropriation locale par les habitants d’un milieu de vie donné [et] de leur pouvoir d’interagir avec la nature ». P. Sauvêtre précise que l’écologie désigne pour Bookchin « le désir de la société de partager des relations non hiérarchiques avec l’ensemble des formes de vie, non humaines comme humaines ». Il repère dans un faisceau de luttes contemporaines des échos à l’horizon dégagé par Bookchin comme « la production d’un espace écologique, la formation de communs économiques ou la pratique de la démocratie directe communale » qui convergent vers le communocène.

Si le dialogue avec d’autres penseurs contemporains aurait été appréciable, son ouvrage s’appuie sur une connaissance approfondie et une lecture fine d’une œuvre d’une très grande richesse, à découvrir comme source d’inspiration afin de résoudre la double crise écologique et démocratique actuelle.

L’Atelier, 2024
320 p. 21 €